Turquie et UE : rapprochement impossible

L’adhésion de la Turquie à l’UE

Rappel historique 

Dès 1949, la Turquie entre dans le Conseil de l’Europe, puis elle accentue son lien avec l’Europe en entrant en 1952 à l’OTAN. L’idée d’une relation encore plus directe émerge avec la demande d’adhésion de la Turquie à la CEE (Communauté Économique Européenne) menant ainsi à un protocole d’accord le 12 juillet 1963. Tous les signaux semblent alors au vert pour une entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Cependant, en 1980 a lieu le « putsch » qui mène à la fin des négociations. C’est ensuite une série de demandes refusées comme en 1989, en raison de son économie et en grande partie aussi de ses relations houleuses avec la Grèce (depuis la crise de Chypre). Les choses vont encore une fois évoluer en faveur de cette adhésion avec le Conseil européen de Copenhague qui fixe les conditions d’admission des états dans l’UE. Ainsi, la Turquie obtient le droit de concourir au titre de candidate lors du Conseil européen d’Helsinki. La Turquie a toujours joué un rôle ambigu en Europe. En effet, le pays est profondément ancré dans une tradition eurasiatique de par sa position autant stratégique que géographique. C’est la véritable liaison entre l’Europe et le Proche et le Moyen-Orient.

La Turquie, un réel enjeu géostratégique pour l’Union Européenne

L’Asie Mineure semble représenter un enjeu important pour l’UE dans la mesure où sa position stratégique de tampon entre l’Asie et l’Europe la rend irremplaçable dans un contexte de montée du terrorisme et de conflits au Moyen et Proche-Orient. En effet, la Turquie s’est très rapidement positionnée contre l’État Islamique en prenant les armes face à cet ennemi terroriste. La question migratoire est également très importante dans la mesure où la Turquie a signé à Ankara en 2016 un accord en matière d’accueil de migrants avec l’Union Européenne. Cet accord qui est très controversé prévoit le renvoi des migrants illégaux des Îles grecques vers la Turquie. Ainsi le nombre de migrants sur les îles Grecques a drastiquement baissé de 97%. Ce processus d’accord s’est encore affirmé avec le financement de 3 milliards d’euros d’aide supplémentaire à la Turquie.

L’incroyable attrait économique de la Turquie

La Turquie représente de surcroît un enjeu économique important ; elle est en effet, au troisième semestre 2017, le pays qui réalise la meilleure croissance avec 11%. Elle se place ainsi devant les monstres chinois et indien. Des chiffres qui étaient déjà encouragés en 2016 par l’OCDE. Avec de tels chiffres, cet État se place premier parmi les autres États du G20, OCDE ou UE, un argument de poids pour une Europe en difficulté. Par ailleurs, la Turquie sera, selon cette même OCDE, le pays le plus dynamique sur la période 2015-2025. Elle représente également la 5e économie européenne d’après la Banque Mondiale (en 2016). On peut aussi noter que la Turquie et l’Union Européenne sont déjà liées de manière importante depuis 1996 avec l’Union Douanière dont elle est le seul membre non UE d’une part, et la mesure de libéralisation des visas européens aux citoyens turcs d’autre part. L’Union Européenne reste aussi le premier partenaire économique de la Turquie avec des échanges à hauteur de 160 milliards de dollars US.

La question des « minorités » reste un frein important à l’incorporation

Erdogan, Président turc depuis 2014, a une nouvelle fois aggravé la situation sur le sujet du Génocide Arménien (1915-1917). Il a vivement réagi aux propos du Président Français Emmanuel Macron sur « la Journée Nationale de commémoration du génocide arménien », le 5 janvier 2018. Le Comité Union et Progrès – parti Ottoman – est responsable du génocide arménien, renouant ainsi avec les massacres d’arméniens en 1896 et 1909. Le 4 avril 1915 a lieu le massacre de l’élite arménienne d’Istanbul. Talaât Pacha – Premier Ministre Ottoman – lance ensuite les grandes manœuvres, avec de nombreux massacres ainsi que des déportations notamment vers la Cilicie et la Syrie. En mars 1916 pas moins de 500 000 arméniens déportés sont liquidés, en particulier dans les camps syriens de Ras el-Ayn et Deir Ezzor, avec la mort de nombreux enfants et femmes. Il y aurait eu 1,5 millions de morts arméniens causés par le CUP. Ce génocide est considéré comme l’un des premiers, choquant l’Europe dans la mesure où celle-ci a toujours été considérée comme la protectrice des Chrétiens d’Orient. Le problème est que la Turquie n’a jamais réellement reconnu son implication dans ce génocide et en a toujours refusé la qualification. C’est le cas depuis 1919 où le Premier Ministre Damad Fêrid Pacha avait mis en cause le Comité Union et Progrès en dédouanant les autorités turques. Ce refus réaffirmé d’Erdogan de reconnaître le génocide arménien est la preuve que ce régime néglige son devoir de mémoire. Or l’apanage des Grandes Nations est de reconnaître les erreurs de son passé comme ce fut le cas de l’Allemagne pour le Génocide Juif. Erdogan continue les provocations à l’égard des arméniens – et ainsi de l’Union Européenne – en réclamant au nom de l’Azerbaïdjan des territoires arméniens les qualifiant au passage de « terres azerbaïdjanaises ».

Une nouvelle fois, la responsabilité turque intervient vis-à-vis des minorités avec le traitement de la minorité kurde par les troupes turques. Depuis l’avènement de la Nation Turque sous Mustapha Kemal durant les années 1920, la minorité Kurde est stigmatisée, étant même qualifiée de « turcs des Montagnes » par l’État central. Dans les années 80, la minorité turque s’est rebellée contre le pouvoir avec la création d’une milice menant des actions violentes. Le PKK, groupe terroriste (reconnu comme tel par l’ONU et l’UE) devient au fil du temps un prétexte pour la Turquie de mener des actions contre les Kurdes.

Le non-respect des droits de l’homme

La Turquie a été attaquée pour non-respect des droits de l’homme en usant d’une coercition démesurée face à l’opposition. Ainsi, l’ONU a reproché à la Turquie par l’intermédiaire du Haut-Commissariat, l’usage de « torture, privation arbitraire du droit au travail et aux libertés d’association et d’expression ». Les répercussions suite au putsch manqué de 2016 sont dans le viseur de la justice internationale. Erdogan met en place l’État d’urgence. Les huit mois suivant sont le théâtre d’abus avec pas moins de 160 000 personnes arrêtées et 152 000 fonctionnaires renvoyés de leurs travail notamment des enseignants ou avocats. Certains médias et site web sont bloqués tandis que les réseaux sociaux sont surveillés par le régime. Le rapport stipule un excès de fermeté lié à l’utilisation de cet État d’urgence : « utilisation des pouvoirs d’urgence pour étouffer toute forme de critique ou dissidence à l’égard du gouvernement ». Ce n’est pas tout, le régime est accusé aussi d’actes de torture sur des « centaines de milliers de personnes ». Celle-ci pourtant interdite par la convention contre la torture signée et ratifiée par la Turquie le 10 décembre 1984.

L’ONU n’est pas la seule instance à dénoncer la politique turque en matière de respect des droits de l’Homme. En effet, l’Europe s’est aussi penchée sur cette question. La CEDH a mené des poursuites contre le pouvoir d’Erdogan pour « violation du droit à la liberté et à la sûreté » protégé par la Convention Européenne des droits de l’Homme. Elle a réagi suite à l’emprisonnement des journalistes Mehmet Altan et Sahim Alpay. On peut aussi notifier la dénonciation de la campagne présidentielle turque de 2018 par l’OSCE et le Conseil de l’Europe. Leurs accusations se fondent sur l’iniquité des temps de parole entre Erdogan et ses adversaires (180h contre 37h pour Munham Irice) ainsi que l’inégalité en termes d’aide publique. 

La Présidence Erdogan difficilement compatible avec une entrée dans l’UE

Erdogan est un personnage sulfureux difficilement compatible avec une entrée dans l’UE. En effet, le Président turc multiplie les provocations envers l’Europe. L’exemple, parmi d’autres, des relations très tendues entre la Turquie et les Pays-Bas, le montre une fois de plus. Le contentieux trouve son origine lors de la campagne du référendum de 2017. Erdogan demande alors à ses ministres d’effectuer des meetings à travers l’Union Européenne pour faire voter les bi-nationaux. Ainsi, le ministre des affaires étrangères turc, Mevlut Caversoglu effectue un déplacement aux Pays-Bas. Cependant, ceux-ci refusent d’organiser le meeting à Rotterdam ayant peur des conséquences d’un tel événement. Ce refus est vécu comme un affront par le ministre qui menace très fermement le pays européen. Il ajoute qu’ils paieront le prix fort en cas d’annulation. Mark Rutte, premier ministre néerlandais répond en faisant retirer l’avion prévu à cet effet. La crise diplomatique s’accentue avec les déclarations du Président Erdogan. En effet, il invective les néerlandais de « nazis » et ses dirigeants de « fascistes ». Les relations sont tendues et Kaya (ministre de la famille) pénètre de force aux Pays-Bas par la route. Elle est alors renvoyée à la frontière par la police. L’escalade des provocations continue : l’ambassadeur des Pays-Bas en Turquie est interdit de territoire, Erdogan continue ses provocations et affirme que les Pays-bas sont responsables du massacre de Srebunica. Cet exemple prouve la difficulté de s’entendre avec le pays ottoman coutumier des provocations.

La Turquie représente pour l’UE un enjeu important de la diplomatie mondiale. Le pays paraît essentiel dans une stratégie de défense des frontières européennes. C’est un pays qui possède un attrait économique indéniable, une place géographique vitale et une armée importante. Cependant, son entrée dans l’UE, serpent de mer depuis des années, serait une erreur aux graves conséquences. De par sa démographie, cet état représenterait le pays le plus influent de notre UE, obtenant le plus grand nombre d’euro-députés. La question des minorités est un épineux problème comme le montre le traitement subi par les arméniens et plus récemment les kurdes. Le pays du Proche-Orient est souvent condamné pour non-respect des droits de l’homme prouvant que la pratique du pouvoir d’Erdogan n’est pas compatible avec notre système démocratique. Une nouvelle difficulté s’est ajoutée depuis 2002 avec l’avènement d’Erdogan et de son parti islamiste l’AKP. Le chef d’état a multiplié les provocations envers les membres de l’UE, s’est positionné comme le défenseur de l’Islam radical en Europe et menace très régulièrement d’autres États comme l’Égypte ou les Pays-Bas. La liste est tellement longue que nous n’avons pu aborder les positions du Président turc sur la laïcité, l’égalité entre les sexes et sa pratique de la démocratie. Il ne faut pas tomber dans un choc des civilisations dont Erdogan profiterait volontiers mais ile ne faut pour autant tolérer l’entrée d’un pays qui ne respecte pas les critères démocratiques et entraînerait ainsi le déclin de notre construction européenne.

Paul Gallard

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