(Interview) Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico), « Oui, il y a une sorte de renouveau conservateur »

Mis en ligne le 09/09/2019.

Jean-Sébastien Ferjou est journaliste, directeur de publication et cofondateur du site Atlantico, média en ligne. 

Bonjour Jean-Sébastien Ferjou, pouvez-vous vous présenter, vous et votre parcours professionnel ?

Bonjour, je suis Jean-Sébastien Ferjou, fondateur du site d’informations Atlantico, qui regroupe à l’heure actuelle trois millions de visiteurs uniques mensuels. Cela fait huit, bientôt neuf ans que le site a été lancé. Je travaillais avant plutôt dans l’univers de la télévision, et j’ai notamment été rédacteur en chef du magazine Sept à huit sur TF1, et j’ai auparavant travaillé avec David Pujadas sur LCI.

On sent que les médias traditionnels sont très instrumentalisés à des fins politiques. De nombreux citoyens se réfugient sur internet, pour y chercher une information plus neutre. Était-ce là votre objectif en fondant Atlantico ?

Je pense que les choses ont pas mal évolué entre le contexte de l’époque et le contexte d’aujourd’hui. On était alors plus dans les prémices de la crise de la déchéance qu’on connaît à l’heure actuelle. On est aujourd’hui de cette crise des citoyens français vis-à-vis non seulement des médias traditionnels mais aussi par rapport aux médias numériques. Il n’y a finalement pas tant de différences, car les marques de médias traditionnels – à la télévision, en imprimé ou autres – sont tout aussi présentes sur internet. Ce que vous évoquez, c’est encore autre chose : une catégorie de médias, qu’ils soient ou pas numériques, peut-être plus mainstreams, et peut-être d’autres médias qui ne sont pas journalistiques à proprement parler, comme les réseaux sociaux, de forums, de blogs, qui eux s’inscrivent dans un champ de pensée un peu différent. Je ne pense pas qu’il faille opposer les uns aux autres. On ne pourra jamais se passer des médias mainstream.

L’inspiration lors de la création d’Atlantico, ce n’était pas exactement celle-là à l’époque. Cela partait de différents constats. Il y avait alors toute une nouvelle génération de médias en train de s’installer à l’étranger, notamment aux Etats-Unis mais aussi ailleurs, avec par exemple le Huffington Post, qu’on connaît encore en France. Peut-être aussi parce qu’il n’y avait pas réellement à l’époque de médias d’inspiration soit libérale, soit conservatrice, présents sur le web. Les grandes marques considérées comme « de droite », comme le Figaro ou les Echos étaient très peu présents en version digitale.

Pensez-vous qu’on puisse réellement être de droite dans les médias ?

Oui, car il y a différentes manières de regarder le sujet. On ne peut pas dire « les médias » comme s’il s’agissait d’une réalité uniforme. TF1 n’est pas la même chose que France Télévisions. Oui, on peut bien sûr être de droite dans l’univers des médias. En revanche, il se trouve qu’il existe une espèce de domination idéologique de la gauche dans cet univers-là. Ce n’est plus tellement le cas dans la société française, mais ça le reste dans l’univers des médias, où il est plus difficile d’être de droite parce qu’il faut en permanence montrer patte blanche. Bien souvent, quand on est celui qui incarne ou représente la droite, on est plus mis dans le rôle des « méchants ». Mais ce n’est pas comme s’il y avait une censure où les gens de droite n’apparaissaient jamais. C’est simplement qu’ils sont mis dans un rôle un peu différent, notamment par le biais du vocabulaire, ce qui n’est pas forcément conscience. En raison de cette domination idéologique, il y a en effet un vocabulaire qui est porteur de cela. Si on parle de Sécurité sociale notamment, cela ne signifie pas la même chose de dire que l’on veut détruire le système social français ou réformer la sécurité sociale. Et bien souvent, le vocabulaire qui l’emporte est plutôt teinté d’une vision de gauche. Après, que ce vocabulaire soit présent… Je ne rêve pas d’un monde qui basculerait totalement dans l’autre sens et où il n’y aurait plus de diversité.

Cependant, les choses et les lignes évoluent. Regardez par exemple les débats qu’il peut y avoir sur la laïcité, sur la religion, sur l’immigration ou même sur les colonies. Il y a des choses qui peuvent être dites beaucoup plus facilement maintenant qu’il y a dix ou quinze ans, quand il y avait une sorte de police de la pensée qui avait tendance à exclure quelque peu ceux qui n’étaient pas en diapason avec le discours dominant. Maintenant, l’avantage et l’inconvénient du système des chaînes d’information, c’est qu’elles cherchent aussi à générer le buzz, et sont finalement autant du « show » que de l’information et sont regardées en partie pour ce show, parfois autant pour se divertir que s’informer. On sait qu’il y a besoin de points de vue divergents pour créer des clashs, ce qui a beaucoup ouvert l’accès à des personnalités de droite. C’est pour cela que je trouve un peu absurde de crier à la censure alors que beaucoup de ceux que l’on peut voir sur les antennes sont de droite.

Il y a malgré tout un « deux poids, deux mesures » dans l’univers du numérique. Il y a une pression grandissante, y compris parmi les géants du numérique, pour la bien-pensance. Aux Etats-Unis par exemple, on s’est rendu compte qu’après l’élection de Donald Trump, Google qui au début ne faisait pas du tout de politique, ou du moins un certain nombre de ses cadres, se sont dit « plus jamais ça ». Du coup, ils ont commencé à regarder concrètement leurs algorithmes. Ce n’est pas uniquement le cas de Google, mais aussi chez un certain nombre de réseaux sociaux comme Facebook qui ont tenté d’empêcher la diffusion de certains propos. Evidemment, on peut le comprendre s’il s’agit de propos racistes ou haineux qui tombent sous le coup de la loi.

Néanmoins, il est vrai qu’il y a une pression insidieuse, y compris de la part du marché publicitaire pour essayer d’étouffer, d’empêcher de parler ceux qui ne pensent pas correctement. Le problème, c’est que dans ce cercle, on met aussi bien des gens qui peuvent être de dangereux radicaux, qui ne respectent pas les valeurs françaises et tout simplement ne respectent l’objectif du vivre-ensemble, que des gens qui ne sont que des lanceurs d’alerte. D’une certaine manière, maintenant, y compris sur Twitter ou Facebook, des gens qui peuvent être des lanceurs d’alerte parce qu’ils racontent les fractures de la société française sont quelque peu traités de la même manière que ceux qui se réjouissent de ces fractures, et c’est ce que je trouve profondément inquiétant.

En ce moment, la droite éprouve beaucoup de mal à réfléchir sur ce qu’elle est et vers quoi elle doive aller. Comment pensez-vous qu’elle doive y parvenir ?

En travaillant, tout simplement. Ce qui m’impressionne, c’est de voir à quel point les partis politiques de manière générale – et malheureusement, En Marche fait la preuve qu’il n’y a eu aucun renouveau de ce point de vue-là – ne sont pas du tout des usines d’idées. Le monde change très vite, et les partis continuent de raisonner avec des logiques qui datent de quand le monde était plus simple : la droite était plus en faveur de l’économie de marché, plus conservatrice sur le plan sociétal et plutôt en faveur de l’ordre public, là où la gauche avait des postures en général opposées. Maintenant, il faut redéfinir tout cela. Sur la question des inégalités par exemple, qu’est-ce qu’un regard de droite ou de gauche ? Les gens de gauche pourraient avoir la tentation de dire qu’un regard de droite, c’est celui qui se réjouit des inégalités ou considère que c’est normal puisque les individus dans des positions défavorisées ne seraient que des espèces de losers. La droite pourrait évidemment avoir un regard sur la justice sociale, mais curieusement, elle ne l’a pas. On n’a donc que des genres d’ébauches de raisonnement.

C’est là quelque chose qui touche la politique en général, qui devient la politique du gadget, c’est-à-dire qu’on va prendre une mesure relativement anodine qui causera des débats pendant 48 heures sur une chaîne d’informations. C’est la politique du symbole pour masque l’impuissance intellectuelle, avant même l’impuissance dans l’action. Il y a une forme d’incapacité à penser le monde d’aujourd’hui. On peut être en faveur du libre-échange dans une manière générale, et malgré tout se sentir concerné, regarder quel genre de traités on a signé. Or, ce travail n’est pas fait. On a donc des débats comme dans les années 1930, pour ou contre le libre-échange, en noir ou blanc.

Malheureusement, je trouve que la droite s’inscrit beaucoup là-dedans. En cette rentrée – que je trouve désolante – on voit que les seuls arguments que l’opposition de droite a employé contre Emmanuel Macron, c’est de dire « c’est une malfaçon, une contrefaçon », c’est-à-dire finalement « il fait ce que nous voudrions faire, mais il ne le fait pas, il fait semblant ». C’est une autre manière de ne pas se définir, alors que pour le coup, il n’y a pas de grande cohérence idéologique chez Emmanuel Macron. Dans tous les cas, la droite devra reconstruire un logiciel de pensée, comment elle pense la mondialisation, comment elle pense un monde où l’on a longtemps cru que les valeurs occidentales étaient universelles. Or, on n’a pas pensé ce phénomène-là, on n’a pas pensé que non, l’Occident ne serait pas la seule puissance capable d’imposer ses règles, ses normes, ses idées au reste du monde. De même pour l’immigration. Il y a nombre d’impensés de genre. On fait encore comme si l’on était resté dans les années 1990. Après la chute du Mur de Berlin, on a à peine intégré les attentats du 11 septembre dans le discours, mais cela s’arrête là.

Cette paresse, cette inertie intellectuelle est redoutable, mais elle est aussi le reflet du fait que beaucoup d’intellectuels eux-mêmes n’arrivent pas à penser ce monde-là, où le font par un biais qui est de l’ordre de la morale beaucoup plus que par un biais explicatif. Je ne dis pas qu’il ne faut pas avoir de référence morale ou éthique, mais il faut aussi se préoccuper de la manière dont les choses fonctionnent, et c’est ce que nous essayons de faire sur Atlantico. Nous travaillons sur la question des inégalités depuis des années, avant même que Thomas Piketty ne s’en préoccupe. Je travaillais alors beaucoup sur la question de la pensée libérale économique américaine, et ils se rendaient compte du problème des inégalités. Il se rendaient compte qu’on était dans une forme de capitalisme financier qui dysfonctionne. Malheureusement, on est là encore dans des débats où l’on jette le bébé avec l’eau du bain : le capitalisme dysfonctionne donc il faut jeter le capitalisme, et une partie de la droite semble presque prête à se convertir à cette logique-là.

Il y a deux autres dangers qui m’apparaissent pour la droite. D’un, la tentation de renoncer à sa composante libérale. Justement, ce n’est pas parce que le capitalisme dysfonctionne, ce n’est pas parce que cette phase-là de la mondialisation a produit nombre d’inégalités qu’il faut renoncer à porter un regard libéral, parce que pour le coup, un vrai univers libéral serait un univers de concurrence, ce dont nous sommes très loin à l’heure actuelle. On le voit par exemple avec les GAFAM : c’est beaucoup plus un univers d’oligopoles que de concurrence réelle. Par ailleurs, il y a quelque chose que je ne comprends toujours pas, c’est cette espèce d’allergie au conservatisme. Il me semble que dans n’importe quelle société dans le monde, les partis de droite sont toujours porteurs d’une espèce de fibre conservatrice. Il y a cette espèce d’injonction « Ne soyons pas ringards, il faut que le monde change », avec laquelle je ne suis pas d’accord. Ce que je trouve particulièrement perturbant, c’est qu’on a vu ce que la pensée de 1968, ce que toutes les théories de la déconstruction portées par les universitaires français avaient pu amener comme décomposition de la société française à l’arrivée – avec à l’époque les mêmes armes d’intimidation morale. Or, la droite est en train de tomber dans les mêmes pièges aujourd’hui : elle ne pense pas les choses en soi, elle y pense par le biais que l’image que cela donne d’elle ou par l’opinion qu’on pourrait en avoir. A mon sens, ce n’est là pas une manière de mener des débats.  

Pensez-vous que ce sont là les raisons derrière l’échec des Républicains mais aussi de Debout la France aux Européennes ?

Je pense que ce sont deux cas assez distants. Dans le cas de DLF, ce n’est pas parce que les Français peuvent douter des bienfaits de l’Europe dans son incarnation actuelle que pour autant, ils sont souverainistes. Je pense qu’il y a beaucoup de confusions dans les débats, ce qui est aussi valable avec l’écologie. Je ne crois pas qu’il y ait une majorité de Français qui soient souverainistes. Je pense plutôt que les Français restent relativement pro-européens, et que le regard qu’ils portent sur l’Europe ou la mondialisation, c’est que de toute façon, ce sont des états de fait et que la France est peut-être trop petite pour imposer ses règles à elle seule. On peut être d’accord ou pas d’accord avec cela, mais c’est là ce que je perçois de l’opinion.

Concernant les Républicains, il y avait une problématique dans la candidature de François-Xavier Bellamy : on sentait bien que la composante libérale et notamment d’un point de vue économique avait été assez effacée, et que François-Xavier Bellamy était peut-être plus proche, dans le regard qu’il porte sur l’économie, de l’encyclique que le Pape avait publiée là-dessus, mais avec un regard entrant en résonnance avec certaines préoccupations décroissantes. Je ne pense pas que cela convainque beaucoup les électeurs de droite. Ce choix comme tête de liste était un choix malin dans le cas d’une abstention très élevée, car François-Xavier Bellamy était capable, dans une élection où tout se joue sur la différentielle de mobilisation, de sur-mobiliser un électorat un peu « Sens Commun ». Mais la participation a été plus important que prévu. Après, je trouve que reprocher à François-Xavier Bellamy d’avoir été conservateur a été un très mauvais procès. Il faut marcher sur ces deux jambes-là à l’heure actuelle. C’est ce que Disraeli comme Tocqueville, Raymond Aron et les autres penseurs du libéralisme disaient : le libéralisme, quel qu’il soit, ne peut pas fonctionner sans vertu. Il ne fonctionne que dans la mesure que lorsqu’il existe un système de référence de valeurs communes, parce que la liberté n’est possible que dans la mesure ou chacun joue le jeu de la liberté des autres.

Pensez-vous que le clivage traditionnel droite-gauche soit en train de s’estomper en France ?

Oui et non. Si l’on raisonne sur la base de l’électorat, il existe des sensibilités de gauche et de droite. Parlez à quelqu’un de GPA, d’immigration ou d’un certain nombre de sujets, et vous verrez que les gens ont des réflexes et qu’il y a des tempéraments plus de droite ou de gauche. Il y a des études en neurologie qui ont montré que le cerveau d’une personne plus de droite ne fonctionnait pas de la même manière, n’activant pas les mêmes zones, en fonction des sujets qu’on lui soumettait. Après, il faut que l’offre politique en face corresponde. C’est là précisément qu’il faut définir un nouveau logiciel, parce que celui de l’après-guerre, confirmé par la victoire du monde dit libre face à l’URSS, n’est plus opérant aujourd’hui.

Le grand génie d’Emmanuel Macron a été d’une certaine manière de comprendre cela, de comprendre qu’il y avait une confusion dans la tête des Français. Son « en même temps » était de point de vue-là assez génial, puisqu’il était le reflet de cette confusion. On le voit bien dans ces périodes de trouble historique, même si cela touche toutes les démocraties occidentales. Ce qui a tendance à fonctionner dans ces moments-là, c’est ce qu’on appelle en science politique les « partis attrape-tout ». Néanmoins, ce sont aussi souvent des partis qui ont une cohérence faible par nature : quand on est dans l’action, il est difficile de concilier des objectifs ou des sensibilités extrêmement contradictoires voire divergentes.

Je pense que la droite doit réinventer son logiciel, parce qu’en face, il y a une sensibilité et un électorat qui existent toujours. Ce que je trouve étonnant, c’est que la droite n’a pas l’air de se rendre compte que la liberté devrait être une valeur cardinale pour elle, que ce soit la liberté d’expression (même si certains s’en rendent compte, comme ç’a été le cas avec la Loi Avia, qui a de tels enjeux derrière avec de telles menaces pour la liberté d’expression qu’elle devrait être un sujet dont la droite pourrait se saisir ; malheureusement, il n’y a que peu de députés qui s’y sont opposés) ou la liberté économique. Quand on voit à quel point la gauche est en train de se réinventer avec Place Publique ou auteur du PS, ou avec une sorte d’écologie qui pourrait recourir à la contrainte. Je pense que, comme toujours, ce sera l’intelligence humaine et la créativité technologique qui nous permettront de faire face à ces enjeux-là, pas parce qu’on nous aura forcés à tomber dans une sorte de décroissance. La droite devrait être porteuse de ces idées, mais, bien souvent, elle préfère montrer patte blanche ou plutôt patte verte de manière totalement artificielle.

La droite a-t-elle donc perdu sa légitimité sur les deux sujets que sont le libéralisme ou le conservatisme ?

Oui, ou du moins elle a perdu même sa prétention à les incarner. Mécaniquement, elle a donc perdu sa légitimité, puisque c’est ce qu’elle a toujours été, même sans employer ces mots où ces étiquettes-là, puisqu’elles sont très difficiles à porter en France. La droite a toujours été porteuse d’une sorte de bon sens, d’un conservatisme se demandant s’il faut vraiment créer un homme nouveau ou une société nouvelle à chaque génération, ou si l’ensemble du malheur humain vient réellement de discriminations sociales. Un conservatisme qui se veut plutôt jardinier que démiurge : le jardinier peut vouloir faire des greffes, faire pousser une nouvelle espèce, mais il entretient son jardin, ne considère pas par nature qu’il faut faire table rase du passé, de ses systèmes de pensée, de ses personnalités. C’est ce qu’on a vu avec La République en Marche, qui a fait table rase d’un système humain entier, ce qui est très injuste pour des personnalités très impliquées dans la politique pendant des années, qui ont eu la tête coupée au motif – totalement absurde – qu’être neuf en politique, ce serait être vertueux. Je pense que la droite devrait assumer ce côté jardinier plutôt que démiurge, ce côté « attention à ne pas tout jeter, il y a peut-être des choses à préserver ». Curieusement, un certain nombre de personnalités de droites considèrent ce positionnement-là comme « ringard ». A mon sens, cela produira à peu près les mêmes effets que mai 688 cinquante ans après. On a vu les ravages que cela a eu sur le système scolaire, avec une droite qui a complètement baissé les armes sur les ravages du pédagogisme. On se retrouve avec une droite sans colonne vertébrale, alors qu’il faut parfois un peu de courage et, oui, assumer le risque des clivages de l’impopularité.

Même si les élites se désintéressent de conservatisme, ce dernier revient de plus en plus sur le devant de la scène chez les jeunes. Quelles sont les raisons de cet engouement ?

Je pense que la figure de la jeunesse telle qu’elle est utilisée dans l’univers médiatique est complètement absurde. On a l’impression que les jeunes sont tous en faveur de Greta Thunberg, que tous les lycéens étaient en grève tous les vendredis, alors qu’ils n’étaient qu’une infime minorité, alors qu’ils sont par nature progressistes, plus ouverts, tolérants… Ce n’est absolument pas le reflet de la réalité. Oui, il y a une génération de droite qui a tellement abandonné toute prétention que ceux qui sont arrivés derrière se sont rendus compte qu’il fallait remettre un peu de piment dans la potion. Oui, il y a une sorte de renouveau conservateur, ou de gens qui ont vu qu’à force de montrer patte blanche dans les débats, à force de se définir comme n’étant pas ci, pas ça, la droite abandonnait toute légitimité. Je trouve cela assez intéressant. C’est une nouvelle génération qui cède moins aux intimidations idéologiques. A force d’y avoir cédé, la droite a fini par disparaître, donc il est assez cohérent que ceux qui sont arrivés derrière se soient dit qu’il faillait tenter autre chose.

On constate récemment la montée sur les réseaux d’un certain « féminisme conservateur » qui s’oppose notamment à l’islamisme. Comment expliquer que la gauche traditionnelle ait perdu son monopole sur le féminisme ?

Simplement parce que la gauche n’a pas su trancher. La gauche a tellement perdu son rapport au people, tellement déserté sur la question sociale qu’elle l’a remplacé par le sociétal. Elle a remplacé « le peuple » par « des peuples » comme si la somme de x ou x minorités, qu’elles soient sexuelles, ethniques, culturelles, religieuses était en soi la nouvelle figure du peuple. Elle s’est par là abîmée – quand je vois que l’Obs publiait hier un article à propos d’une piscine parisienne touchée par un happening féministe en faveur du burkini, je me dis qu’on marche sur la tête. Ils sont allés tellement loin, et en plus de manière assez cynique – je ne suis pas certain que le cœur de la gauche y croie tant que ça.

Ce qui est arrivé à la gauche, et qui menace d’arriver à la droite sur un terrain différent, c’est qu’elle a abandonné la question sociale. A partir de 1983, il y a eu le tournant de l’austérité, une conversion que les socialistes n’ont pas réussi à faire véritablement. Ils l’ont imposé sans le dire. Le parti ne pouvait donc plus porter son discours, car ce n’était pas considéré là comme véritablement de gauche. Ils ne sont jamais allés au bout de la conversion, François Hollande étant le représentant absolu de cette schizophrénie en voulant faire à la fois une politique de l’offre mais en se revendiquant du socialisme. Le PS est devenu une espèce d’instrument, et comme la nature a horreur du vide, des petits discours périphériques comme le féminisme ont fini par occuper tout l’espace puisque le discours de cœur sur la question économique et sociale n’était plus tenu, et qu’il n’y avait plus de pensée.

Ce qui menace la droite, c’est quelque chose d’assez similaire. A défaut d’être capable d’avoir un nouveau discours économique et social, le danger est de se laisser dépasser par les discours qui peuvent être intéressants pris séparément mais beaucoup plus sociétaux. Ce qui est arrivé à la gauche avec le féminisme pourrait arriver à la droite avec d’autre questions. Souvent, ces questions sociétales finissent par porter une vision d’ordre moral sur la société, plutôt qu’une vision opératoire. Il y a un certain nombre de choses qui ne se gèrent pas par la morale, mais plutôt par l’investissement ou le fait d’être capable de raisonner dessus. La droite finit par faire de la morale plus que du raisonnement économique. Quand il n’y a plus de pensée politique véritable, on a tendance à se réfugier dans des discours de l’ordre de la morale, et le champ de la politique n’est pas celui-là.

Quelles peuvent être les conséquences de la montée d’une personne telle que Marion Maréchal sur l’échiquier politique ?

Je pense que Marion Maréchal a l’instinct de l’espace qui devrait ou pourrait être celui de la droite, une droite remodelée maintenant qu’existe Emmanuel Macron, à la fois libérale et conservatrice. Néanmoins, sa difficulté, c’est qu’elle est dans une espèce de rupture virtuelle avec le Rassemblement National, mais pas consommée. Par ailleurs, en face, il faudrait qu’elle trouve des interlocuteurs qui seraient prêts à se retrouver dans une posture transgressive. Le nom qu’elle portait, fait qu’il y a toujours une espèce d’aura de soufre autour d’elle, ce qui effraie un certain nombre de leaders de la droite. Incontestablement, elle va obliger le Rassemblement National à se poser la question de ce qu’ils sont et ce qu’ils disent vraiment. Ce que je trouve encourageant, c’est que contrairement à d’autres – notamment la galaxie Patrick Buisson – qui pensent que l’avenir de la droite maintenant qu’existe Emmanuel Macron serait une alliance de tous les anti-libéraux, elle ne semble pas avoir renoncé à la composante libérale que la droite devrait porter.

Quel est votre avis sur l’élection à la présidence des Républicains ?

C’est presque dur d’avoir un avis. Ce n’est pas tant une remise en cause des personnes en question. Je pense que Christian Jacob n’a pas une grande ambition idéologique, et qu’il s’efforce de préserver le cartel électoral que présente Les Républicains, puisqu’ils restent, mine de rien, le premier parti d’opposition du pays, si on regarde le nombre d’élus dans les collectivités locales. Mais cela donne l’impression qu’il s’agit de préserver ce capital plus qu’investir dans ce que pourrait être la droite de demain. Guillaume Larrivé et Julien Aubert sont deux personnalités qui pourraient être intéressantes, qui pour le coup sont plus dans une forme de renouveau intellectuel, mais je n’ai pas l’impression qu’ils parviendraient généralement à générer une panique ou à entraîner les gens dans ce travail nécessaire. D’une certaine manière, c’est comme si la droite avait renoncé à elle-même. J’ai été frappé en début de semaine d’entendre Valérie Pécresse proclamer qu’en 2022, si Macron échouait, qu’on aurait Marine Le Pen. Pourquoi donc faire de la politique avec un tel fatalisme ? C’est révélateur de l’inconscient d’une grande partie de la droite au-delà de Valérie Pécresse, qui a renoncé, qui pense qu’Emmanuel Macron leur a en quelque sorte piqué le mistigri.

Dans les faits, avec les Gilets Jaunes, il est devenu celui qui incarne le parti de l’ordre, il incarne d’une certaine manière l’efficacité économique. Que reste-t-il à dire ? Il y a autre chose que la droite ou les autres partis ne pense absolument pas, c’est que pour gagner une élection, il faut deux choses : un projet politique, ce que la droite n’a pas vraiment, mais aussi une capacité à construire une majorité sociologique. On voit que les démocraties occidentales sont de plus en plus atomisées, que les classes moyennes qui, bon an mal an, avaient les mêmes valeurs sur l’avenir, sur les valeurs communes, n’existent plus. Il y a maintenant plusieurs Frances qui se regardent en chiens de faïence et aucune n’arrive véritablement à créer une dynamique sur l’autre. Vous avez en quelque sorte cinq Frances : la galaxie de la France Insoumise, la galaxie des ex-socialistes un peu teintés d’écologie, la galaxie macronienne, la galaxie Républicains et la galaxie souverainiste-Rassemblement National. Pas une seule n’arrive à prendre le pas sur l’autre. Mécaniquement, étant en position centrale, La République en Marche gagne les élections parce que favorisée par le système français et par sa position. Mais la droite ne se pose pas la question de comment reconstruire une nouvelle majorité sociologique. Elle ne se pose plus la question. Ce qu’ont compris des Boris Johnson et des Donald Trump, c’est qu’il fallait construire ces majorités.

Pour vous, qu’est ce que doit être la droite de demain ?

Une droite capable de montrer qu’elle est un parti de gouvernement. Elle doit être une droite capable de penser le monde d’aujourd’hui, de travailler vraiment sur des questions telles que le libre-échange, où ont peut par exemple travailler avec la théorie des jeux et de ne pas rester sur des hypothèses purement théoriques. Ceci est valable aussi pour la technologie ou encore d’autres sujets. La droite de demain doit être capable de s’armer de fondations, de think tanks qui ne fassent pas que de la morale mais un vrai travail de fond, qui soient capables de s’attaquer au problème des inégalités, de vivre dans un univers où l’Occident n’est plus le seul maître, de s’intéresser au défi climatique sans se laisser enfermer dans des discours de la culpabilisation, de la décroissance et autres, comment ne pas sombrer dans le malthusianisme. Une droite donc qui travaille, une droite qui a une ambition intellectuelle, une droite qui retrouve un vrai sens de la politique en se posant la question de : dans des sociétés atomisées, notamment où l’immigration a fini par générer un certain nombre de lignes de fronde, comment peut-on reconstituer des majorités sociologiques. Bref, une droite qui n’aurait pas pour seule ambition de miser sur l’échec d’Emmanuel Macron.

Propos recueillis par Paul Gallard et Julien Neter pour Droite de Demain

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