(Interview) Geoffroy Lejeune (Valeurs Actuelles) « Très peu de contradicteurs de droite sont présents en réalité dans les médias »

Geoffroy Lejeune est directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles. 

L’émission de Yann Barthès « Quotidien » vous a attaqué à la suite d’une enquête du journal – dont vous êtes le rédacteur en chef – Valeurs Actuelles et a diffusé gratuitement le contenu de votre article. N’y a-t-il pas une volonté pour le camp progressiste d’enfermer le débat public ?

On peut constater dans leurs émissions qu’ils n’invitent la plupart du temps que des personnalités compatibles avec leurs idéaux, et, si par hasard, quelqu’un est étranger à cette pensée « commune » ; il est combattu. Ce qui est très intéressant à mon sens, quand il s’agit de Quotidien, France Inter ou Le Monde, par exemple, c’est qu’on assiste à un jugement moral. De l’autre côté de l’échiquier, à droite, il y a une réelle défense du pluralisme, c’est-à-dire, écouter tous les points de vue. Prenons l’exemple du FigaroVox : des intellectuels de gauche ont été invités alors que le Figaro n’est pas un journal dit de « gauche ». Des intellectuels qui ne trouvent plus refuge dans les journaux « traditionnels » de gauche car « leur pensée aurait évolué ». Je pense notamment à des personnalités comme Michel Onfray qui est un libertarien de gauche. Il ne plaît plus et on ne le retrouve plus que dans des journaux comme le Point, le Figaro ou Valeurs Actuelles. On peut penser à Alain Finkielkraut de la même manière et c’est aussi le cas de Régis Debré (ndlr : c’est aussi le cas pour Marcel Gauchet). C’est fascinant de voir qu’il y a désormais deux camps qui se font face : les progressistes d’un côté qui ne débattent qu’avec leurs homologues idéologiques, et de l’autre, des gens qui refusent le nombrilisme et donnent la parole à tout le monde. C’est le travail que nous tentons de faire à Valeurs Actuelles en proposant des entretiens à des personnalités de gauche ou encore avec le Président Emmanuel Macron. Je peux même dire que la proportion de gens de gauche dans des journaux de droite est plus élevée que celle de journalistes de droite dans des journaux de gauche.

Comment expliquer que la droite est désormais la seule à défendre la liberté d’expression alors que la gauche semble dépassée ?

Je pense qu’il y a un camp qui désormais panique. Leur choix est de se recroqueviller dans l’entre-soi et dans le confort de ne jamais cautionner. Alors que dans l’autre camp, on constate une quête de recherche de la vérité. La vérité ne peut pas être détenue par une seule personne, il est donc important d’en débattre, de confronter ses idées. D’un côté le sectarisme, et de l’autre, la volonté de dialogue. C’est symptomatique d’une peur, comme pouvait le dire Georges Bernanos « la grande peur des bien-pensants » c’est de perdre la bataille culturelle.

On vous a vu à la Convergence de l’Union Nationale Inter-Universitaire (UNI) intitulée « le courage de la vérité ». Sommes-nous entrés dans une époque où il faut être courageux pour dire la vérité ?

Oui je le pense. On entre dans une période où les coups portés sur les gens qui expriment des opinions non conformes vont être de plus en plus violents. On peut prendre l’exemple du harcèlement numérique, au passage qui n’est pas que virtuel car il est souvent accompagné d’un harcèlement physique, amplifié par les réseaux sociaux. On assume de plus en plus la mort sociale et le bannissement, et pire encore on tolère les menaces de mort. Je n’ai pas envie de récupérer l’affaire Mila, mais une partie des élites interrogées n’étaient pas émue qu’une adolescente de 16 ans soit déscolarisée et soit menacée de mort. Est-ce c’est normal ? Le débat s’est porté sur le droit au blasphème, mais je pense que le vrai débat se situe ailleurs ; est-ce que pour une opinion exprimée on mérite d’être menacé de mort ? Est-ce que pour une parole nous devons être exclu socialement ? Les réponses me semblent évidentes et pourtant on trouve des personnalités politiques de premier plan qui arrivent à justifier les actes commis « il faudrait qu’elle soit plus adulte », « elle l’a bien cherché ». Concrètement, il y a une intensification de la lutte contre ceux qui expriment des opinions.

Est-il important pour la droite de mener une bataille sémantique ?

La langue et les mots sont une partie du combat, il ne faut donc pas céder aux intimidations. Il ne faut pas se jeter sur ces « mots valises » refuge pour le confort de la pensée. Durant des années il était, par exemple, important de mener le combat face à la thèse du « pas d’amalgames » en vogue après le début des attentats. Le duel sémantique est important, Orwell l’a démontré. Il n’y a aucune victoire culturelle sans victoire du vocabulaire, mais ce n’est pas le seul malheureusement.

Le débat qui devait se tenir à Science Po Lille entre Charles Consigny et vous, intitulé « A droite, où en sont les idées ? » a été annulé par la direction de l’établissement en soumission aux demandes de syndicats d’extrême gauche. Comment expliquer que dans l’antre même du débat intellectuel, une conférence puisse être censurée ?

Il est intéressant de noter qu’au XII ème siècle, en France, était tenus des débats entre moines philosophes qui s’affrontaient sur de multiples sujets, et que presque mille ans plus tard, on ne peut même plus débattre sur l’avenir de la droite en France. Je dois avouer que cette histoire m’a sidéré car elle est vraiment pathétique pour Science Po Lille, qui s’est déshonorée. Maintenant, je ne suis pas du tout défaitiste par rapport à ça. Cette histoire a simplement démontré que c’est un réflexe de survie, c’est la peur et la crainte qui ont précédé le choix de la direction de Sciences Po Lille. En réalité quand notre conférence a été annulée, on a été – avec Charles Consigny – invités par des médias pour réagir mais aussi soutenus par ces médias. Nous avons été les invités de la télévision, l’un et l’autre, pour dire ce qu’on en pensait. Par exemple, Frédéric Taddei a voulu que ce débat ait lieux. Mais plus surprenant, nous avons été sollicités par d’autres universités, nous avons d’ailleurs à chaque fois accepté ces invitations par principe. Nous irons ainsi à Lille (dans une autre école), à Aix-en-Provence, à Nice mais aussi probablement à Dijon et à Reims. Au départ, c’était une conférence, maintenant c’est quasiment un tour de France. C’est la preuve que la réaction du Président de Sciences Po Lille a choqué beaucoup de mondes et ne relevait que d’un fantasme de sa part. Cette histoire a prouvé beaucoup de bonnes choses, comme par exemple, que même le monde universitaire n’est pas prêt à accepter une telle caricature et continue à montrer qu’on peut malgré tout exprimer une pensée au sein de leurs établissements.

L’essor des réseaux sociaux a selon vous permis d’accentuer la liberté d’expression ou au contraire a rendu le débat difficile ?

Ni l’un, ni l’autre. Je pense que ça n’a pas du tout accentué la liberté d’expression car on peut lire tout et n’importe quoi, des choses intéressantes comme des horreurs (proportionnellement en supériorité). Aujourd’hui, qu’un anonyme puisse hurler sa haine d’autrui en toute impunité sans jamais être rattrapé pour ses propos, c’est pour moi un problème pour la liberté d’expression. Quant à imaginer que les réseaux sociaux permettent l’éclosion d’un accès à la parole pour des gens qui ne l’ont pas normalement, je ne suis encore une fois pas d’accord avec cette affirmation. L’avantage des grands médias c’est qu’on ne peut dire n’importe quoi car on est constamment fact checké. On ne peut pas penser qu’une information peut encore échapper au grand public avec l’essor des réseaux sociaux, ceci est une bonne nouvelle. Par contre je ne pense pas non plus que les réseaux sociaux ont enfermé le débat car par définition, il y a une liberté totale. Pour moi, l’anonymat entache l’utilisation des réseaux sociaux car cela permet de dire n’importe quoi et de diffuser surtout des fausses informations. On est dans une phase de décantation, cela fait 10 ans que ça existe et il y a beaucoup de progrès à faire pour que ce soit bénéfique au débat public.

On constate qu’il y a de plus en plus de place pour la pensée de droite dans les médias, pouvez-vous nous en dire plus ?

Je suis absolument d’accord avec cette affirmation. En gros, pour caricaturer, il y a 10 ans, il n’y avait pratiquement qu’Eric Zemmour qui représentait une parole de droite à la télévision et il faut le dire, il a eu deux mérites : le premier, de prouver qu’il existait un public à cette pensée, ce qui a pu créer un espace pour les gens qui sont arrivés après. S’il n’avait pas porté cette voix, personne n’aurait invité des intellectuels pensant comme lui. Le deuxième mérite, c’est qu’aujourd’hui il y a des Eugénie Bastié, des Charlotte D’Ornellas, des Alexandre Devecchio qui peuvent aller à la télévision pour s’exprimer, donner leur point de vue et qui sont très bien accueillis pour ça. Quand j’interviens à la télévision je me sens respecté, mes camarades que j’ai cités me disent la même chose. Il y a quand même un « mais », la seule chose, c’est que des personnes qui constatent la présence médiatique de quelques-uns (précisons bien que c’est « quelques-uns ») se plaignent de notre omniprésence dans les médias alors que c’est totalement faux. C’est la thèse de Laurent Joffrin (directeur de la rédaction de Libération) qui affirme que la présence nombreuse, de personnalités « réactionnaires » dans les médias est une catastrophe. Très peu de contradicteurs de droite sont présents en réalité dans les médias, ce qui oblige les mêmes à se démultiplier et souvent à être seuls face aux autre invités et éditorialistes. Oui, on est très bien accepté pour donner notre avis, mais nous ne sommes pas encore nombreux, il n’y a donc pas de « pouvoir des gens de droite » dans les médias.

C’est vraiment cette thèse portée par les partisans de la « contre-offensive » qui portent le discours « on les a trop entendus » alors que ce n’est pas la vérité, nous devons travailler deux fois plus pour nous faire entendre.

Propos recueillis par Paul Gallard

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