(Interview) Christophe Billan : échecs à droite et après ?

Christophe Billan a publié un essai "L'honneur perdu de la droite"  (Plon) en 2019

Bonjour Christophe Billan, Pouvez-vous nous parler de votre parcours politique ?

J’ai fait le choix de m’engager politiquement en 2014 lorsque j’ai pris conscience du triomphe absolu de l’idéologie de « mai 68 ». La gauche, qui depuis cette pseudo-révolution, n’a eu de cesse de changer les contours de notre société et de modifier les fondamentaux de notre civilisation, nous a démontré cette année-là qu’elle pouvait non seulement imposer des lois absurdes mais également faire obstacle au débat démocratique.

En 2015, je suis devenu Secrétaire général du mouvement Sens commun avant d’en devenir le Président en 2016. L’élection présidentielle de 2017 me semblait un rendez-vous fondamental pour peser sur le débat d’idées à droite mais également pour faire évoluer des logiques partisanes délétères. Sens Commun a fait le choix de François Fillon car son programme nous semblait le plus abouti. En outre, il incarnait un équilibre salutaire entre la préservation des permanences de notre civilisation et la volonté d’agir efficacement « ici et maintenant ».

Au sortir de cette campagne, j’ai acquis la certitude que LR ne pouvait plus être réformé de l’intérieur. De fait, la structure et la culture de ce parti ne permettent pas de rompre avec l’idée originelle de l’UMP : un rassemblement de façade, destiné à privilégier des arrangements électoraux ponctuels, au détriment de la cohérence doctrinale. 2017 m’a démontré que dans l’expression « grand parti de droite » seul le terme parti avait encore un sens. LR a progressivement cessé d’être grand pour deux raisons : d’une part son incapacité à se hisser au-dessus des logiques claniques, d’autre part son refus persistant d’assumer l’histoire et les principes de la droite.

Votre essai L’honneur perdu de la droite retrace les multiples échecs mais également les incohérences idéologiques de la droite. Pour vous, quels sont les moments de ruptures entre la droite et son électorat ?

Il s’agit d’un processus inscrit dans la durée. Toutefois, deux dates sont emblématiques de l’affaissement et de la trahison de la droite. En 1992, le RPR renonce à son idée originelle : combattre la tentation du marécage giscardien. Jusqu’alors, on trouvait au RPR une culture et des hommes soucieux de sauvegarder les trois piliers de l’orthodoxie gaullienne : d’abord la protection de la souveraineté française et de l’unité nationale, ensuite la préservation de l’Etat et la cohérence des institutions, enfin la volonté de dessiner l’avenir plutôt que de le subir.

Face à ce courant véritablement Gaulliste, nous avions un « centre » Giscardien qui érigeait le bien-être matériel en horizon indépassable et qui imposait la « bonne gestion managériale » au détriment de la pensée politique. Au fond, les Gaullistes ont anticipé avant tout le monde l’inexorable fusion entre ce courant centriste marécageux et la gauche libertaire. Ces deux déclinaisons de l’idéologie de Mai 68 poursuivaient deux objectifs communs : d’une part, vider la V° République de sa substance, d’autre part définir les contours d’une société nouvelle où les droits individuels prennent le pas sur les obligations de la nation. Ce qui n’est bon ni pour la nation qui s’affaiblit ni pour l’individu qui se dilue dans des revendications permanentes et contradictoires.

Malheureusement, lors des débats internes sur le traité de Maastricht, le RPR, a choisi de renoncer à l’orthodoxie gaullienne. Obnubilé par des considérations strictement électoralistes, le parti de Jacques Chirac voulait uniquement trouver un accord avec l’UDF. Tous les principes de la droite nous poussaient à refuser le traité de Maastricht, lequel facilitait « l’avènement d’une machine infernale dont nous n’aurons plus la maîtrise » pour reprendre l’expression de Philippe Séguin. Cette année-là nous avons officiellement choisi de renouer avec les jeux de partis plutôt que d’assumer l’idée maîtresse du Gaullisme : la nation avant les coteries.  L’UMP pouvait donc naturellement voir le jour en 2002.

La seconde date symbolique est la ratification en 2007 du traité de Lisbonne par voie parlementaire. Le peuple français s’était exprimé sans équivoque en mai 2005 mais la droite a cru pouvoir s’affranchir de la souveraineté populaire et tout miser sur une oligarchie hors-sol et apolitique. Contourner le peuple plutôt que de solliciter son intelligence collective est un non-sens absolu pour de véritables Gaullistes.

La première date symbolise donc le renoncement aux idéaux gaullistes ; la seconde consacre l’abandon par une droite désormais marécageuse des classes populaires et moyennes au profit d’une pseudo-élite coupée du réel. Le RPR historique, celui de l’appel de Cochin, s’est donc dilué dans le marécage giscardien qu’il croyait combattre. Dès lors, il était logique que le Macronisme, stade ultime de cet affaissement politique, vienne disperser les ruines d’une droite ayant fait le choix du déshonneur. C’est tout le propos de mon essai.

Existe-t-il toujours ce plafond de verre entre le RN et LR ?

Je pense qu’il faut cesser de raisonner en termes de structures partisanes pour ne considérer que les idées et les électeurs. Il faudra bien aller reconquérir les classes moyennes et populaires qui se sont senties trahies et abandonnées. Il sera nécessaire de renouer avec les fondamentaux de la droite. La grande victoire du marécage centriste est d’être parvenu à nous faire croire que les principes de droite étaient des idées extrémistes et passéistes. Protéger la souveraineté d’un pays, assurer la concorde civile, promouvoir une liberté fondée sur la responsabilité, favoriser un libéralisme humain qui ne soit pas intégralement régi par des marchés…Il n’y a rien d’extrémiste dans toutes ces approches. L’histoire, notre culture et les faits auxquels nous sommes confrontés nous le démontrent au quotidien.

En revanche, la gauche libertaire et ce centre-droit marécageux ont en commun de diluer les fondamentaux de notre civilisation : la gauche défigure l’humanité de l’homme. Le marécage impose une économie fondée sur la maximisation la plus rapide de l’intérêt, sur un rendement exponentiel sans contrepartie et sur une accumulation de biens, de capitaux et de services inutiles.

C’est dans cette alliance contre-nature que l’on peut trouver la racine d’un extrémisme qui génère aujourd’hui du chaos et déconstruit notre démocratie.  Tant que la droite n’aura pas le courage de repenser ses fondamentaux, d’assumer son histoire et d’aller vers le peuple, rien ne sera possible.

La droite est face à un dilemme : perdre avec conviction ou gagner en se reniant. Quel est votre avis ?

Précisément je pense le contraire. Assumer ses convictions et transformer le bon sens en force politique constituent l’unique moyen de reconquérir les masses de granit électorales qui lui font défaut aujourd’hui. Il faut pouvoir concilier un discours de vérité fondé sur les grands principes gaullistes et une structure politiques capable de gouverner. Des événements extraordinaires ont permis à De Gaulle de renouer avec des idées forgées par l’histoire. Le Connétable n’a rien inventé. Il s’est contenté d’assumer un héritage et de le décliner dans une période troublée. Or nous n’avons plus d’hommes providentiels car la période dans laquelle nous vivons tient plus du Directoire que du consulat. On favorise davantage les Barras et les Daladier que les Bonaparte et les De Gaulle. C’est bien là notre plus grand drame.

Les logiques partisanes ont pris le dessus sur les idées ?

Incontestablement la réponse est oui. Les jeux de partis, qui favorisent un parlementarisme de type IV° République, ont repris le dessus. En réalité, nous avons perdu tout lien substantiel avec l’esprit originel de la constitution de 1958. Plutôt que d’envisager une VI° République, nous serions bien inspirés de renouer avec l’honneur de la politique. Cela suppose de résister à la tentation des partis qui ont toujours défait la France. Je crois qu’il faut bien comprendre que le primat des logiques partisanes sur la force des idées n’est pas un incident isolé mais une tentation permanente. La France depuis ses origines cultive un esprit de clan qui entraîne une cécité de l’intelligence collective. Nous avons une fascination atavique pour les ligues, les tribus, les fiefs et les familles. Chacun négocie une charge, une prébende, un poste ou un avantage. Face à ce penchant français, nous ne pouvons opposer que les ressources de la pensée politique. La mystique politique de Péguy est un antidote puissant et nécessaire qui permet de préserver l’idée de nation et d’Etat.

Vous dénoncez une perte d’identité comme conséquence de l’UMP mais en même temps l’union des droites serait par définition une alliance avec des droites habituellement opposées. N’est-ce pas paradoxal ?

Comme je le disais, l’UMP n’a pas favorisé une alliance doctrinale mais des compromis électoraux fragiles et circonstanciels, incapables de dégager une cohérence doctrinale, impuissant à faire émerger une force politique en mesure de gouverner. Si nous ne regardons pas cette réalité en face, si nous refusons d’être lucide nous ne pourrons pas changer la donne. Cela posé, je ne crois pas davantage à cette fameuse union des droites. Chacun est tenté de revendiquer une pureté doctrinale ou une légitimité historique qui ne permet pas d’alliance véritable. L’union des droites, malheureusement, n’est qu’une autre addition de chapelles, d’écuries et d’égos tentés de se rapprocher avant une échéance mais incapable de former une force politique cohérente. Il importe donc de définir le plus petit dénominateur commun de la droite pour aller à la reconquête des trois blocs électoraux progressivement perdus par notre famille politique depuis 1992 : les classes moyennes et populaires, la droite entrepreneuriale et la droite dite conservatrice et légitimiste.

Sur quelles bases idéologiques doit se créer la droite de demain ?

Il nous faut simplement assumer le primat de l’homme sur la structure ; concilier la marche du monde et les permanences de notre civilisation ; refuser la désagrégation du lien entre la communauté nationale et les individus ; nous hisser à la hauteur des événements au nom de réalités plus vastes que l’intérêt immédiat ; être capable de vouloir ce que l’on doit, de faire ce que l’on dit et d’en assumer les conséquences dans la durée; déployer une stabilité qui ne s’exerce pas au détriment du réel, ce qui suppose de « comprendre et d’anticiper », de « décider et de mettre en œuvre » puis « d’ajuster et d’innover ». Bref être de droite selon une tradition forgée au fil des siècles. Rien de plus. Les idées et les programmes pourront alors donner du sens aux partis et au rassemblements. Actuellement, nous raisonnons à rebours de cette approche.

Propos recueillis par Paul Gallard pour Droite de Demain

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