(Interview) Ivan Rioufol, « Je crois beaucoup au besoin de localisme qui a été révélé par les Gilets jaunes et par le Covid-19 »

Ivan Rioufol est journaliste au Figaro et auteur de nombreux ouvrages.

Pour vous, la France est-elle enfermée dans une idéologie étatiste ?

Elle en est prisonnière. De ce point de vue, les lectures qui peuvent être faites des deux derniers grands événements – la révolte des Gilets jaunes, puis l’épidémie de Covid-19 – sont contradictoires. Les premiers Gilets jaunes, ceux qui déboulent sur les Champs Elysées le 17 novembre 2018, étaient porteurs d’un mouvement girondin, régionaliste, libéral. Il y a avait parmi eux beaucoup de petits patrons ou d’employés du privé qui réclamaient moins de taxes, moins de lourdeurs. Quand Jacline Mouraud interpelle Emmanuel Macron, début novembre 2018 : < Qu’est-ce que vous faites du pognon des Français ? >, elle pointe la mauvaise gestion de l’Etat. Pourtant, en mars 2020, ce sont ces mêmes < Gaulois réfractaires > qui, terrorisés par un virus, rendent les armes face à l’Etat jacobin, centralisateur et autoritaire, en acceptant de se confiner et d’abandonner leurs libertés. L’Etat-nounou, qui tente de gérer la crise sanitaire, et l’Etat-pompier, qui distribue des milliards d’euros pour éviter des faillites d’entreprises, peuvent-ils pour autant faire oublier l’Etat impotent et dispendieux? Sur le long terme, je ne crois pas.

Vous êtes opposé à la vision de la droite jacobine d’Éric Zemmour ?

Le centralisme étatique est dans les gênes de l’histoire nationale. < L’Etat c’est moi >, aurait dit Louis XIV. Zemmour défend, je crois, cette tradition très française perpétuée par la Révolution puis Napoléon Bonaparte. Pour ma part, je ne la crois plus en adéquation avec la disparité et la fragilité du monde qui vient. Il lui faudra du sur-mesure. Je suis, par goût et par construction, rétif aux hiérarchies, aux autorités, aux normes, aux mots d’ordre. Je suis sensible à l’éloignement, à la vie des provinces, à l’autonomie des initiatives, à leur inventivité, au système D. Je suis plus attiré en effet par le girondisme que par le jacobinisme. Je crois beaucoup au besoin de localisme qui a été révélé par les Gilets jaunes et par le Covid-19, en ce sens que ces deux événements se rejoignent sur la même mise en accusation de la mondialisation financiarisée et ultra-libérale, indifférente aux réalités humaines. C’est ce même peuple oublié qui défilait dans les rues et qui s’est retrouvé en première ligne contre le coronavirus.

Y a-t-il une différence entre le libéralisme que vous défendez et le mondialisme (néolibéralisme) ?

Et comment ! Je m’inscris dans le libéralisme de la pensée française, ouverte à la liberté d’expression comme à la liberté d’entreprendre. Ce libéralisme est l’antidote du despotisme et du totalitarisme. Pour autant, j’admets qu’un pays souverain puisse contrôler son immigration car je fais la différence entre le libre commerce et la liberté de s’inviter sans avoir à frapper à la porte. Le libéralisme a été déshonoré, depuis les années 70, par le néo-libéralisme mondialisé qui, par unique souci du profit et de la rentabilité immédiate, s’est ouvert au dumping économique et social, a saccagé les industries nationales, accéléré les délocalisations, privilégié le chômage. Je suis persuadé que l’authentique libéralisme, qui réduit l’Etat à ses domaines régaliens et fait confiance aux gens, a encore toute sa place en France.

Cette forte tendance étatiste n’est-elle pas liée à la vision gaullo-bonapartiste d’un état fort incarné par un pouvoir fort ?

Cet étatisme repose sur le mythe de l’Etat fort. Il est construit sur du sable. En réalité, l’Etat est fort avec les faibles, faible avec les forts. C’est la caractéristique des systèmes en perdition. Certes, l’Etat a su faire régner, avec le Covid, un ordre sanitaire implacable en terrorisant préalablement une population infantilisée par la peur. Mais il a été incapable d’assurer la production de masques ou de tests pour tous. Il a été incapable de maîtriser ses frontières. Et s’il a su réprimer la révolte des Gilets jaunes, il ne cesse de reculer devant les nouvelles minorités ethniques et religieuses qui mettent en scène leur victimisation en attisant le risque de guerre civile. Un Etat < gaullo-bonapartiste > ne laisserait pas sa police se laisser insulter et agresser sans répliquer.

A quel niveau le secteur privé doit-il être porté la France ? Doit-on accentuer les partenariats privés / publics ?

Le privé, dans l’idéal, à sa place dans tous les domaines qui ne relèvent pas du régalien. Ce n’est pas à l’Etat de gérer un aéroport, de construire des voitures, de conduire des trains, ni même de soigner des gens. Si le système sanitaire allemand a été si efficace, à budget égal avec la France, c’est parce que le secteur privé y est important et que la collaboration avec le public y est fluide. Il ne faut pas craindre de privatiser ce qui peut l’être. L’efficacité est à ce prix.

La population subie les impôts, mais réclame des services publics de qualité, comment y remédier ?

Jean-François Revel disait de la France qu’elle était sur-administrée et sous-gouvernée. Nous sommes le pays le plus imposé au monde. Or nous avons fait la démonstration des faiblesses de notre système sanitaire que l’on disait indépassable. On pourrait dire la même chose de notre système éducatif. Ce n’est pas une question de moyens. C’est une question de gestion. Nous trainons la technocratie et la bureaucratie comme des boulets. Il faut s’en libérer.

Le COVID-19 semble relancer l’étatisation de l’Etat, mais peut-on espérer plutôt une synthèse entre libéralisme et protectionnisme du marché national ?

C’est en effet un idéal à atteindre. Le libéralisme tempéré, celui que je défends, va de pair avec le souverainisme. C’est celui de notre prix Nobel aujourd’hui disparu, Maurice Allais. Il ne cessait de stigmatiser le < laisser-fairisme > et le sans-frontiérisme.

Enormément de personnalités de droite critiquent la pensée libérale considérant qu’elle ne s’imbrique pas avec le conservatisme, mais surtout qu’elle amène toujours le progressisme, qu’en pensez-vous ?

La confusion des idées est notre malheur contemporain. Quand le monde politique ne raisonne plus que par slogans, il ne produit plus d’idées nouvelles. Encore une fois, il faut séparer le libéralisme du néo-libéralisme, de l’hyper-libéralisme si vous voulez. Ce libéralisme-là est celui du progressisme macronien qui ne veut plus de nations et qui méprise le peuple. Mais que voit-on à travers les deux crises des Gilets jaunes et du Covid ? Le retour du peuple d’un côté, et des nations de l’autre. Macron n’est plus dans l’histoire.

Propos recueillis par Paul Gallard

Dernier ouvrage paru : Les Traîtres (Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2020)

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