(Interview) Bertrand Gasiglia, « Il faut que l’État reste fort »

Bertrand Gasiglia est Maire de Tourrette-Levens dans le département des Alpes-Maritimes.

Quel défi majeur s’impose aux collectivités territoriales dans cette ère post COVID-19 ? 

Il va falloir gérer un double phénomène que l’on peut qualifier « d’effet ciseau ». Nous avons à la fois une chute prévisible des recettes des collectivités locales (droits de mutation, droits de place, taxes sur les nuitées hôtelières…) et dans le même temps, nous allons avoir une hausse des dépenses liées notamment aux prestations sociales et besoin d’équipements liés à la distanciation sociale (masques, gels…) 

Les collectivités locales ont du faire face aux faiblesses de l’Etat en achetant des produits qui manquaient.. Nous avons été très réactifs et innovants en mettant en place des aides pour les acteurs économiques, médicaux et sociaux. Cette crise a montré la grand force d’adaptabilité des collectivités et des élus. Nous devrons continuer à nous adapter et être innovants.

L’Etat a-t-il été à la hauteur au niveau de la gestion de la crise ?

Très clairement, l’appareil d’Etat centralisé a failli. On a bien vu que le Gouvernement n’a absolument pas anticipé cette crise, notamment avec la diminution terrible des réserves de masques, l’absence de certains produits tels que les respirateurs dans les hôpitaux, des médicaments…etc. On peut donc parler d’une défaillance de l’Etat, mais fort heureusement, les collectivités ont pu compenser. 

Au niveau du Département des Alpes Maritimes par exemple, nous avons pu fournir des masques aux EHPAD pendant des semaines alors que c’est normalement une compétence de l’ARS (Agence Régionale de la Santé). 

Les communes ont acheté des masques pour leurs populations alors qu’en Italie, les masques chirurgicaux étaient disponibles en grande surface ou dans les commerces. En France, le système n’a pas été sécurisé et ce sont directement les pouvoirs publics locaux qui sont intervenus pour compenser ces faiblesses. 

Dans son programme, François Hollande avait pour objectif de supprimer les départements, que pensez-vous de cela ? 

Face à l’histoire, il faut toujours faire preuve de beaucoup d’humilité et c’est ce que n’ont jamais fait François Hollande, et encore moins Emmanuel Macron. 

Or, les Départements ont une histoire très ancienne, datant de la Révolution Française. Cette antériorité historique s’impose à nous, et si elle est là, ce n’est pas pour rien. 

Ces raisons sont structurelles, car les Départements font partie de l’univers politique des Français, et à mon sens, c’est un échelon tout à fait pertinent en termes de politiques publiquse, de solidarité humaine et territoriales. Vouloir les supprimer, comme l’avait souhaité François Hollande serait une erreur. Concernant Emmanuel Macron, on ne sait pas tout à fait sa position sur le sujet, encore une limite de sa politique de « l’en même temps ». Mais incontestablement, le Département a toute sa place dans l’organisation administrative de notre pays. 

Ce fut sans doute aussi une des erreurs du mandat de Nicolas Sarkozy de vouloir systématiquement régionaliser les politiques publiques déconcentrées de l’Etat, car cela a créé des structures beaucoup trop éloignées du terrain. Les ARS par exemple, qui ne répondent pas aux exigences de proximité, de réactivité. Il faudra donc que la déconcentration de l’Etat soit revue pour que certaines politiques publiques déconcentrées soit gérées à l’échelon départemental et non plus régional. 

La fusion des régions est-elle une bonne chose ? 

Cela aurait pu être une bonne chose si la fusion des régions n’avait pas été dictée uniquement par des motivations propres au Parti Socialiste. Cette fusion a donc uniquement eu pour but de faire plaisir aux barons et baronnes socialistes, sans aucune dimension d’intérêt général, historique et économique. Cette réforme a simplement essayé de renforcer les fiefs socialistes de l’époque. Cela a donc abouti à des sortes de curiosités structurelles.  C’était donc purement un objectif électoraliste qui a guidé ce découpage. Par ailleurs, cela n’a pas permis à la gauche de conserver toutes les régions espérées.

Selon vous, faut-il continuer dans le processus de décentralisation et de déconcentration ?

Il ne faut pas opposer centralisation avec concentration, ni décentralisation avec déconcentration. Tout est nécessaire, et s’il existe un principe fort en matière de politique publique, c’est bien la capacité de s’adapter. On l’a notamment vu pendant la crise sanitaire avec les solutions apportées par les collectivités. 

Il ne faut donc pas plus décentraliser, moins déconcentrer…etc, mais mieux décentraliser ou déconcentrer. Il faut également savoir recentraliser quand cela le nécessite, afin que l’Etat puisse à nouveau assumer fortement certaines missions, comme la sécurité publique par exemple. 

Il faut peut être repenser certaines déconcentrations telles que les ARS, beaucoup trop éloigné des réalités du terrain. Il faut aussi mieux décentraliser, soit notamment au niveau de la gestion des lycées et des collèges qui sont gérés par deux collectivités différentes. 

Il y a donc des réévaluations permanentes des politiques publiques à mener. 

Le modèle de l’Etat fédéral pour la France, paradoxe ou futur possible ? 

Il faut regarder l’Histoire car la France ne s’est pas construite comme d’autres pays, avec des regroupements d’Etat, de régions ou Lander comme cela a pu être le cas en Allemagne, en Suisse ou aux États-Unis. La France a toujours eu une tradition centralisatrice, la politique française tient toujours à distance des principes tels que le communautarisme, le culturalisme ou les spécificités locales que l’on retrouve dans un Etat Fédéral. 

De façon caricaturale, le principe de l’Etat Fédéral consiste à regarder ce qu’il se passe dans son jardin avant de regarder ce qu’il se passe au niveau de l’Etat, et à mon sens, il faut que l’Etat reste fort, ce principe étant ancré dans la culture politique française.  

Une des volontés premières de la population en France, est que l’administration et l’Etat fonctionnent bien plutôt que de savoir qui va agir à quel niveau, l’importance est l’efficacité de l’action de l’administration, notamment dans les situations difficiles. 

Propos recueillis par Alexandre Saradjian

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