Jean Leonetti (Les Républicains), « La droite c’est la liberté liée à la responsabilité »

Jean Leonetti est le Maire d’Antibes depuis 1995 et Président de la Communauté d’Agglomération de Sophia Antipolis. Il a également été Député, Ministre des Affaires européennes et Président par intérim du parti Les Républicains.

Quel regard portez-vous sur les pré-rentrées politiques de la droite ?

On pense généralement qu’il y a « des » gauches, et « une » droite, car l’état d’esprit de la droite c’est l’ordre, l’autorité, donc le chef. En réalité, il a toujours existé plusieurs droites en France : les jacobins, les girondins, les orléanistes, les légitimistes … La question aujourd’hui est de savoir si les rentrées politiques se font sur des thématiques ou sur des sensibilités particulières. C’est d’ailleurs logique, l’appareil a été d’abord essentiellement gaulliste, puis a fusionné avec les partis centristes et libéraux. Mais dans le système français de la Vème République, la présidentielle est « l’élection reine », certains militants sont donc concentrés sur « l’écurie présidentielle » : « Derrière qui se positionner ?» Mais dans ce cas, nous ne cherchons plus à confronter des idées, nous cherchons un espace politique derrière un leader. Pour toutes ces raisons, je ne suis donc pas étonné par ces rentrées plurielles. Les journalistes l’ont analysé et ils parlent d’une droite « qui entre en ordre dispersé ». Le problème est de savoir quel est notre ciment commun, notre projet commun, notre pensée commune et s’ils existent, je pense que oui. La diversité ne nuit pas à l’unité.

Le Secrétaire général des Républicains veut faire de la reconquête de la jeunesse un objectif préalable à la course à l’Élysée, en 2022. Le JDD du 23 août révèle que le parti est passé de 3000 adhérents des 20-35 ans, en 2018, à 500 aujourd’hui. Les résultats aux Européennes s’en sont fait d’ailleurs l’écho, avec une forte abstention des jeunes. Pourquoi cette désaffection du parti et comment encourager et inviter les jeunes à s’engager ?

Certains pensent que nous sommes dans une « boutique » et qu’une certaine catégorie de « clients », les jeunes, ne vient plus. La première chose à se dire, c’est qu’en fait beaucoup de clients ne viennent plus, pas seulement les jeunes. La catégorie « jeunes » n’est que la partie émergée de l’iceberg et nous ne sommes pas le seul parti à en souffrir. Le militantisme doit à mon sens, se transformer. Avant, les militants se contentaient de coller des affiches la nuit, ils assistaient aux réunions militantes et distribuaient des tracts. Désormais, les techniques numériques se sont développées, les réseaux sociaux de même et les militants veulent légitimement participer au projet. On ne vient plus chercher la parole dans une réunion, on y conforte sa fraternité de groupe. En campagne électorale, nous sommes entre nous, nous nous confortons, nous donnons de l’énergie à notre équipe, mais nous ne cherchons à convaincre des personnes qui sont déjà acquises.

Il faut s’interroger sur les attentes des jeunes envers la politique. A mes yeux, la jeunesse est toujours un mélange de rêves et de révoltes, elle veut changer le monde, ou comme le disait Camus « empêcher qu’il ne se défasse ». Aujourd’hui, les partis politiques – le nôtre, comme les autres – ne répondent pas suffisamment à cette espérance. On ne sécrète pas d’idéal puissant et identifié. Il faut sortir des sentiers battus et des terrains trop labourés. Lors des élections municipales, nous avons rencontré beaucoup de jeunes, ils ont beaucoup d’inquiétudes : sur leur avenir professionnel, ils savent qu’ils seront dans une forme d’instabilité, mais ils ont un idéal et un projet de vie. Un parti politique doit parler à tout le monde, mais surtout il doit susciter la confiance et l’espérance. Les jeunes n’ont pas cette confiance envers la politique car les politiques sont souvent reniés et contredits. Sur les réseaux sociaux, nous l’avons bien vu avec l’avant/après des déclarations des ministres d’Emmanuel Macron (Edouard Philippe, Gérald Darmanin, François Bayrou), ils le critiquaient et l’ont finalement rejoint…

Quel projet de société défendons-nous ? Le projet de société ne peut pas être la simple poursuite au fil de l’eau de la situation actuelle. On nous explique qu’avec l’Europe on ne peut pas faire autrement, qu’avec la mondialisation on ne peut pas faire autrement, au fond, on ne peut jamais faire autrement. J’écoutais le plan de relance, il n’y a rien de particulier, on nous dit que nous allons faire de l’écologie, que nous allons changer la société. En réalité, il n’en est rien. On injecte juste de l’argent – je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire – mais il faut que cet argent soit le véhicule d’un projet de société. Je pense que la jeunesse peut être accrochée par un idéal, mais il faut pour cela, lui proposer un chemin. Elle ne veut plus de compensation, de bricolage. Il me semble qu’il faut d’abord les idées, puis un projet, et pour finir un programme.

Nous avons vu à Port-Marly que la jeunesse était présente et en attente, elle doit prendre pleinement sa place dans notre mouvement. Ne les décevons pas.

Vous étiez président par intérim l’année dernière, êtes-vous favorable à une primaire ?

Je suis favorable à une primaire s’il n’existe aucune autre possibilité. En 2017, nous avions trois hommes d’Etat (Alain Juppé, François Fillon et Nicolas Sarkozy), il était très difficile de les départager autrement que par une primaire. Ces trois hommes ont dirigé ensemble la France en 2012 et nous avons donc essayé de départager des hommes, mais comme on avait des idées communes, un projet commun, il a fallu essayer de trouver des différences entre nous. Si nous faisons un retour lucide sur cette période, on constatera que la presse l’avait bien vu en nous reprochant la proximité de nos programmes. Au lieu de faire l’unité d’un parti en rassemblant les différentes sensibilités, nous nous sommes divisés nous-mêmes, nous avons abouti à des situations de rancœurs personnelles et à des différences artificielles. Je ne suis donc pas très favorable à une primaire.

Mais pour l’éviter, il nous faut un candidat « naturel ». Quand Nicolas Sarkozy se dit candidat en 2012, il est Président de la République, il est donc le candidat tout désigné. Dans le monde d’aujourd’hui, le candidat naturel n’est pas celui qui, comme Jacques Chirac ou François Mitterrand, commence à se présenter trois mandats auparavant ; c’est plutôt un Emmanuel Macron, quelqu’un qui apparaît 6 mois avant l’échéance. C’est le candidat qui, portant une parole peut rapidement séduire et gagner, c’est ce que j’espère pour notre mouvement.

Les fondamentaux de la droite républicaine nous les connaissons, je les ai réactivés, sans les réinventer lors de l’intérim, et il n’y a aucune surprise sur ces fondamentaux. C’est notre socle. Il faut un architecte pour organiser la construction. Ce candidat naturel saura se détacher de son parti politique au bon moment, il séduira d’abord sa famille politique, ses alliés, ensuite le peuple français dans son ensemble, c’est la tradition. Ne nous enfermons pas dans l’idée que le duel Le Pen / Macron est inéluctable. Rappelons enfin que ni Emmanuel Macron, ni Marine le Pen, en 2017, n’étaient passés par une primaire.

Mais le temps d’aujourd’hui n’est pas à un débat sur la primaire, nous devons gagner à la fin du mois, les sénatoriales, puis les régionales et les cantonales, nous verrons après si c’est utile et comment en définir les modalités.

Christian Estrosi, lucidité ou renoncement ?

Ce n’est pas nouveau. En 2017, nous avons un candidat à l’élection présidentielle, François Fillon. Et durant la campagne électorale, Christian Estrosi reçoit Emmanuel Macron qui est l’adversaire des Républicains. Bien-sûr, ce n’était pas le moment de faire cette déclaration. C’est la stratégie de la soumission, sans le combat. Si encore il existait une convergence de plus en plus forte entre notre projet et l’action du gouvernement, mais ce n’est pas le cas. Nous n’aurions pas géré cette crise sanitaire de la sorte, ni la crise sécuritaire qui frappe le pays, et sur le plan économique nous n’aurions pas fait ces va-et-vient entre libéralisme et protectionnisme. Je partage l’avis d’Eric Woerth, je me dis que si ce n’est pas moi qui paye la note de l’argent devenu magique, ça sera forcément soit mes enfants, soit mes petits-enfants. Quelqu’un paiera la note, soit par une inflation majeure, soit par un remboursement. J’ai entendu le premier ministre, annonçant qu’en 2025 la dette aura absorbé les 100 milliards… cela implique une croissance économique exceptionnelle ! Nous allons pourtant commencer en 2021 par une augmentation majeure du chômage.

La prise de position de Christian Estrosi est personnelle. Depuis le début de ce mandat, il montre sa proximité avec le pouvoir. Quand j’étais Président par intérim, je lui ai demandé, en vain, de sortir de cette ambigüité.

Non, nous ne sommes ni macronistes, ni lepenistes, la droite républicaine a toute sa place sur l’échiquier français, elle est même la seule alternance possible. Ne pourrions-nous pas rester un peu fermes sur nos convictions ?

La loi sur la bioéthique a récemment été adoptée en deuxième lecture durant la période estivale sur des sujets sensibles tels que la « PMA excluant le père » et un amendement qui a été ajouté in extremis pour permettre l’IMG pour « détresse psychosociale », quel jugement portez-vous sur cette loi ?

Je pense que l’interruption médicale de grossesse proche du terme, pratiquée au nom de la détresse de la mère, n’est pas acceptable. Ces lois ont été adoptées durant l’été, en période de COVID-19, et en catimini. J’ai souhaité, lorsque nous avions travaillé sur les lois bioéthiques en 2010, qu’il y ait un grand débat national et populaire. Ce débat ne doit pas être confisqué par les experts et les politiques. Au café du coin, les gens en discutent car ce sont les choses de la vie et de la mort, c’est normal que chacun s’empare de ces questions. Cette fois-ci, les états généraux se sont déroulés en un minimum de temps et une partie de la réflexion a été escamotée, c’est dommage. La bioéthique est un conflit de valeurs entre la liberté, qui doit être respectée et la vulnérabilité de l’individu, qui doit être protégé. Quand quelqu’un se suicide et arrive à l’hôpital, on le réanime, pourtant sa décision était de mourir. On le réanime au nom de cette solidarité humaine, le « nous » protège le « je », vulnérabilité contre autonomie. Il faut chercher et trouver cet équilibre entre ces valeurs. Le sujet est complexe et mérite mieux qu’un amendement de dernière minute.

La PMA, quant à elle, existait déjà pour les couples stériles, maintenant, elle est étendue à des personnes qui ne sont pas en incapacité médicale de procréer, ce n’est plus une raison médicale qui est avancée, mais sociale. On aurait pu, à mon avis, trouver une voie qui respecte l’amour d’une femme pour une femme, d’un homme pour un homme – qui existe et qui doit être respecté – et l’intérêt de l’enfant. C’est curieux que dans une société qui a remis le père au cœur de la famille – dans la société archaïque c’est la mère qui s’occupe des enfants – tout à coup, on nous dit qu’un enfant peut vivre sans père, sans inconvénient.

D’autre part, jusque-là, la médecine corrigeait des anomalies ou soignait des pathologies, dans ce cas (PMA pour toutes). On répond à un désir. Or, autant l’anomalie est facile à identifier et à combattre, autant le désir est infini et impossible à satisfaire. Enfin, on n’a pas assez de donneurs de gamètes, et même dans les pays démocratiques, quand il y a pénurie, il y a marchandisation. Le don anonyme et gratuit, demain cela peut ne plus être le cas.

Dernier argument, celui développé par Edouard Philippe – quand il était chez LR –, comme tout se légalise sur le principe de l’égalité, comment nous pourrions expliquer que deux hommes ne puissent pas avoir d’enfants, si deux femmes peuvent en avoir ? Nous arrivons doucement vers la gestation pour autrui. C’est pour cela que je suis opposé à la PMA pour toutes.

Vous êtes à l’origine de la loi sur la fin de vie du 22 avril 2005, dite loi Leonetti, selon-vous jusqu’où devra aller la France en matière d’euthanasie ?

Pour l’euthanasie, les gens pensent – et ce n’est pas faux – que les religions monothéistes sont opposées à l’euthanasie parce que « la vie est donnée par dieu et ne peut être retirée par l’Homme ». Il existe cependant un autre argument, qui est laïc et humain c’est le respect des principes fondamentaux. Il y a peu de principes fondamentaux, peu de libertés fondamentales, c’est pourquoi on ne donne pas la mort à autrui dans une démocratie. C’est d’ailleurs pour cette raison que Robert Badinter a défendu avec autant de force l’abolition de la peine de mort que l’interdiction de l’euthanasie. On ne donne pas la mort, on accompagne, on soulage, mais on ne tue pas (mot qui déplait aux partisans de l’euthanasie). Levinas, par exemple, dit que la première des choses majeures dans le rapport à l’autre c’est son visage : « Le visage de l’autre m’empêche de le tuer ». C’est la base de la fraternité. « Tu ne tueras point », n’est pas seulement un commandement divin.

Cela ne veut pas dire qu’on va laisser souffrir pour autant. On est encore dans cet équilibre entre la liberté de la personne qui dit « je veux mourir » et l’autre qui dit « je ne donne pas la mort ». J’ai rarement vu des personnes, qui, un matin en se levant, s’interrogent sur la question fondamentale de la philosophie, comme le dit Camus dans le mythe de Sisyphe : « la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? » Si je réponds par la négative, Albert Camus dit que pour aller au bout de ma démarche, je dois me tuer. Si c’est la question fondamentale, alors j’ai « la liberté de me tuer » (ce n’est plus un délit ou un crime depuis 1792), mais ce n’est pas un droit opposable. J’ai un droit opposable à ce qu’on protège ma vie, c’est le « droit créance », je peux dire à la société « vous devez me protéger », mais je ne peux lui demander de me tuer. Toujours cette dichotomie entre le « je » et le « nous », la liberté d’un côté et la fragilité de l’autre. Il peut y avoir cependant des zones grises, si je l’endors pour qu’il ne souffre pas, est ce que je ne vais pas accélérer sa mort ? Peut être mais en fin de vie, la qualité de la vie prime sur la durée de la vie. Nous avons voté dans la loi qu’on devait soulager la souffrance, « même si cela peut accélérer la mort », car la non-souffrance est un objectif prioritaire.

Pour l’affaire Lambert, quel est votre regard ?

Paradoxalement, cette douloureuse affaire a fait valider la loi de fin de vie d’un point de vue juridique, à la fois par le Conseil d’Etat, et par la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Vincent Lambert avait une vie végétative. La réponse était contenue dans la première loi, qui rejette l’acharnement thérapeutique ou « obstination déraisonnable ». La décision appartient à la personne malade lorsqu’elle est lucide (le médecin ne peut pas imposer un traitement si le malade le refuse de manière raisonnée et libre). En cas d’impossibilité d’exprimer sa volonté, on peut avoir recours à une « directive anticipée » ou une « personne de confiance ». Quel que soit son état, une personne humaine doit être respectée dans sa dignité et dans sa volonté. En cas de lésions cérébrales majeures et irréversibles, doit-on maintenir la vie à tout prix ? Or aujourd’hui, on peut maintenir longtemps en vie artificielle des gens qui devraient mourir naturellement. En cas d’« absence totale de relation à l’autre, absence totale et irréversible de conscience de soi », il est légitime de se poser la question de la poursuite de la réanimation.

A titre personnel, je suis défavorable au maintien d’une vie végétative de manière prolongée et la plupart des Français sont de mon avis. Je me rappelle un des premiers cas que j’avais étudié : un homme jeune qui avait eu un accident de moto, se retrouvait dans un état végétatif et son état se dégradait. Au bout de 5 ans, son fils de 16 ans, me confiait que pour lui, son père qui était un sportif, était pour lui méconnaissable, et qu’il ne savait pas s’il était vivant ou mort. Il ne pouvait donc ni le considérer comme vivant, ni faire son deuil… La mort de l’être aimé dans des conditions apaisées peut permettre aux autres de continuer à vivre.

Qu’est-ce que la droite de demain ?

La droite de demain se construit sur ces fondamentaux. Si on devait faire émerger des grandes idées, on dirait que la droite c’est la liberté liée à la responsabilité. La droite c’est aussi le respect de l’ordre dans la justice (Saint-Augustin). Celui qui est en responsabilité doit avoir l’autorité qui s’impose plus que ce qu’elle ne se décrète.

Il faut former des citoyens libres et responsables, avec un esprit critique très fort, dans un monde où les réseaux sociaux sont parfois, pour les citoyens, plus crédibles que les experts et que les politiques… L’esprit Français c’est l’esprit critique. La droite républicaine, c’est aussi une forme de solidarité. Elle est liée à la dignité de la personne humaine, « je ne suis pas là pour te donner du poisson tous les jours » dit le proverbe Africain, « mais je suis là pour t’apprendre à pêcher ».

La Droite c’est croire en la France et dans l’homme, c’est libérer les énergies et les initiatives, c’est défendre les plus faibles et transmettre les valeurs et l’héritage qu’on a reçus.

La droite c’est donc tout cela : une forme d’autorité juste, une forme de solidarité respectueuse de la personne, une forme de liberté responsable et, la droite, c’est aussi transmettre pour faire survivre les valeurs.

Propos recueillis par André Missonnier et Paul Gallard.  

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