(Interview) Paul Sugy (Le Figaro) « La force du FigaroVox, c’est de défendre au quotidien l’exigence du débat »

Paul Sugy est journaliste au Figaro dans le service Débats et Opinions (Figaro Vox).

Vous travaillez au FigaroVox, qui donne la parole à de nombreux spécialistes, qu’ajoute cette rubrique à la réflexion politique ?

Depuisses débuts, la presse écrite n’a pas pour seule vocation de retranscrire mécaniquement le déluge chaotique des faits et des événements qui se succèdent inlassablement, mais met son honneur à les interpréter, les ordonner du mieux qu’elle peut, les rendre intelligibles. C’est une œuvre collective, et elle est magnifique : chaque titre de presse, du grand quotidien national à la plus humble des feuilles de chou locales, y a sa part de responsabilité.

Voilà quelle est la mission de FigaroVox. Nous sommes des déchiffreurs de hiéroglyphes : avec nos petites lumières, nous tâchons d’y voir un peu plus clair dans la pénombre, de comprendre un peu mieux, au-delà des apparences ou des faux-semblants, pourquoi est-ce que les choses se produisent comme ceci et non autrement. Vous pouvez bien sûr juger qu’il s’agit là d’une réflexion « politique », mais entendons-nous : les universitaires, écrivains, essayistes et intellectuels que nous faisons intervenir dans nos colonnes ne sont pas au service d’un engagement partisan (ou lorsque c’est le cas, nous le signalons d’emblée au lecteur). Leur contribution est un apport intellectuel à l’effort collectif de la cité pour penser son destin et pour trancher les nombreux dilemmes auxquels elle est perpétuellement confrontée. En ce sens, donc, nous sommes bien sûr honorés chaque fois que nous voyons des idées ou des positions défendues dans nos pages venir irriguer des débats ou des prises de décision politiques.

C’est, je crois, d’autant plus nécessaire que la part laissée aux idées dans la vie politique ne cesse de se réduire, au profit de débats techniques que certains voudraient laisser arbitrer uniquement par des experts. Nous poursuivons l’ambition inverse : remettre les idées (et le goût de les défendre avec passion !) au cœur de la vie de la cité.

La création du Figaro Vox répond-t-elle à une nécessité de promouvoir la liberté d’expression ?

Sur le papier, la liberté d’expression, tout le monde est d’accord pour la défendre et la promouvoir ! Liberté, liberté, le mot hante les frontons de toutes nos mairies et abreuve généreusement tous les discours. Mais dans les faits, c’est autre chose : lorsque l’on évince du champ de la conversation publique les intellectuels avec lesquels on est en désaccord, au motif que leurs propos blessent la sensibilité de telle ou telle catégorie de gens, dont très peu en réalité ne s’estiment véritablement lésés mais que l’on prend en otage au nom d’intérêts communautaires peu avouables, on ne promeut pas franchement la liberté d’expression.

Nous refusons ce chantage, et d’ailleurs nous ne nous privons pas de le dénoncer chaque fois que l’actualité nous en rappelle les termes ignominieux ; mais bien au contraire nous défendons avec exigence une liberté de débat et de conviction, en estimant non pas que tous les propos peuvent être tenus dans nos pages, loin de là, mais que tous les avis informés, brillamment formulés, patiemment étayés par de solides arguments, et humblement proposés aux lecteurs, peuvent et doivent être lus sur FigaroVox. Nous ne sélectionnons pas les textes que nous publions sur la base de critères opaques ou de listes noires censées verrouiller l’espace des opinions admissibles, mais nous défions sans cesse nos contributeurs, et jusqu’aux plus illustres d’entre eux, pour que toujours ils remettent leur ouvrage sur le métier et perfectionnent leur réflexion. La liberté ne va pas sans cette exigence.

A ce compte-là, nous n’avons donc pas peur de publier des avis parfois très éloignés de l’opinion de certains de nos fidèles lecteurs, ou bien de proposer des débats parfois musclés entre certains contributeurs au sein même de nos pages : c’est le jeu, mais pourvu qu’à la fin, l’esprit en sorte grandi.

Les journaux traditionnels étaient-ils dans le consensuel ?

Certains médias ont peut-être malheureusement leur part de responsabilité dans les travers que je viens d’évoquer. La force du FigaroVox, c’est de défendre au quotidien l’exigence du débat et du dialogue des idées au sein même du plus traditionnel des « journaux traditionnels », puisque Le Figaro, qui fut fondé sous la Restauration, est le plus vieux de tous les quotidiens français actuels !

Dans le Figaro Vox, Thibault de Montbrial a parlé « d’ensauvagement » ; avec les récentes actualités, cette notion est-elle adaptée à la situation ?

Je sortirais de mon rôle si je prétendais trancher cette question de manière définitive, puisque précisément nous nous sommes efforcés de contribuer du mieux que nous pouvons à ce débat – au point que l’emploi du terme « ensauvagement » a fini par gagner les plus hautes sphères de l’Etat, ce qui est sans doute un indice de la très large audience que peuvent avoir nos publications.

J’observe que beaucoup de responsables politiques ou d’analystes se sont rués dans une controverse sémantique qui a servi en fin de compte à occulter l’injustice criante que subissent de très nombreux Français, pour qui la vie quotidienne est un calvaire. Un autre de nos auteurs a relevé que l’emploi du champ lexical de la sauvagerie pour désigner les violences qui tourmentent la société remonte au moins à Gustave Flaubert. Peut-être que dans deux siècles, nous débattrons encore de la pertinence de tel ou tel mot du dictionnaire pour décrire ces phénomènes, mais j’espère que d’ici là, nous aurons su endiguer de manière plus ferme que ce n’est aujourd’hui le cas cette vague de violences gratuites et d’une cruauté ignoble, qui sévissent dans de trop nombreuses grandes villes ou cités de France. Cela suppose que d’ici là, nous ayons le courage d’en identifier lucidement les causes et que nous sachions y répondre avec la fermeté qui s’impose.

Beaucoup de citoyens dénoncent la passivité des pouvoirs publics à agir sur ces débordements, qu’en pensez-vous ?

C’est un fait indéniable que de nombreux élus locaux cherchent à minimiser ce phénomène de violences, qu’ils nous accusent même d’exagérer. Mais les statistiques sur la délinquance de leurs propres quartiers ne semblent pas plaider en leur faveur puisque ce déni de réalité et le manque de volonté politique qui s’ensuit ne font qu’aggraver la situation.

D’autre part, de nombreuses voix politiques attaquent les médias, leur reprochant de faire le jeu des racailles en ne voulant pas identifier les accusés. Ils dénoncent l’utilisation des termes « d’incivilités ». Les médias ont-ils des réticences à relayer l’information en toute objectivité ?

Les médias ont toujours, et c’est bien normal, un rapport prudent à l’information : la déontologie exige de vérifier constamment les sources, de s’assurer que les faits rapportés le sont de manière fiable et que les biais cognitifs qui nous font parfois exagérer la réalité des faits n’altèrent pas notre jugement. Quand ces précautions déontologiques deviennent des scrupules idéologiques, en revanche, c’est moins pardonnable. Un journaliste n’a pas le droit de trier les faits pour ne présenter que ceux qui servent sa lecture des événements, sa vision du monde. Cela, c’est de la manipulation – et c’est un écueil qui nous guette tous. Nous sommes des matelots de vigie, c’est une responsabilité extraordinaire mais qui demande une vigilance de chaque instant.

Propos recueillis par Paul Gallard

Crédit photo : Romain Chetaille

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