(Entretien) P.G Warlock, « Le conservatisme est une éthique politique pragmatique »

P.G Warlock est expert conférencier en Politique de la Grande-Bretagne. 

Quels sont les grands préceptes du conservatisme britannique ?

Le conservatisme anglo-saxon n’est ni une idéologie, ni une doctrine, ni un dogme ; c’est une pratique, un état d’esprit pour Buckley, une disposition pour Oakeshott, une réflexion pour Burke, une approche critique de la modernité pour Scruton. Le conservatisme est une éthique politique pragmatique s’inscrivant dans son siècle. Il n’est pas un attachement béat aux vieilles choses, mais une réflexion voulant ranger, ordonner, questionner et parfois anticiper le progrès. Il s’inscrit totalement dans la Modernité, il exige que cette dernière ait un Sens. 

Edmund Burke est une figure du conservatisme, pourtant c’est à la base un libéral (Whig), comment expliquer sa vision d’un conservatisme proche de la liberté ?

Les Whigs sont les gardiens du temple de la Glorieuse Révolution de 1688, qui a destitué Jacques II Stuart sans faire sombrer le pays dans la Guerre civile. Burke, lui fait partie d’une branche particulière des Whigs, des Rockinghamites, composée essentiellement de nobles. Ce qui a fait dire à certain qu’il était un traditionaliste. Mais il faut replacer le penseur dans son contexte. Car pour lui, ces nobles sont les successeurs des Barons de la Magna Carta, qui a établi la liberté de l’Eglise, et créée le Grand Conseil, qui deviendra par la suite la Chambre des Communes et celle des Lords. Il faut intégrer cette historiographie – qui est, je vous l’accorde, anachroniquement libérale- pour comprendre Burke. Ses réflexions sur la révolution de France, ne sont pas tant une critique du Jacobinisme mais aussi une célébration du système politique Anglais. L’attachement de Burke aux institutions organiques est tout compte fait une historiographie de l’émancipation. Burke est un homme des Lumières. 

Peut-on considérer que c’est l’école britannique qui a inspiré le conservatisme Français (Guizot, Chateaubriand) donnant les libéraux-conservateurs ?

Guizot et Chateaubriand sont des conservateurs de l’après Congrès de Vienne. C’est dire qu’ils ne s’opposent pas au progrès, si celui-ci vient quand le peuple est prêt. Ils sont certainement inspirés par les Lumières Anglaises, mais je ne crois pas que Chateaubriand aurait eu l’humilité de nous le confesser. (Rire) 

Benjamin Disraeli était le père du conservatisme social. Pouvez-vous nous parler du « One Nation Torism » ?

C’est dans son Conningby de 1844 et Sybil de 1845, que Disraeli (La Licorne) nous peint le tableau d’une société ou les classes s’ignorent entre elles jusqu’à avoir le sentiment de vivre dans des Nations différentes. Quelle lucidité ! Nous sommes à quelques années de l’explosion du Printemps des Peuples (1848). Mais ce n’est qu’en 1867, que la première loi « One Nation » fut votée. Il s’agissait d’un élargissement du droit de vote aux ouvriers. La même année est publiée le « Capital » de Marx ! Il est en cela un visionnaire.  Le One Nation encourage les classes à s’entraider. C’est l’époque où les grands magnas de l’industrie britannique construisent des écoles, des habitations et des hôpitaux. C’est une politique paternaliste qui sera la ligne du parti conservateur jusqu’aux années 60. La One Nation a pour finalité de dépasser, sans l’illusion de les abolir, la lutte des classes, en élevant les plus basses et en responsabilisant les plus hautes !  

Vous avez parlé plus haut de la critique du Jacobinisme de Burke ?  Les Mouvements « Woke » (me to, parti écologiste, néo-féministe, black live metter) en sont-ils des Néo Jacobinismes ?

Ils ont quelques points en communs avec les Jacobins, ce n’est pas leur en faire offense, ils s’en revendiquent; c’est la table rase, la révocation des précurseurs, un égalitarisme conformiste, la naïveté de croire qu’en proclamant une loi, on pourra changer la réalité des choses. Un conservateur préférera toujours adapter la loi aux mœurs, mais plutôt le contraire. Pour revenir aux Jacobins, Chantal Delsol parlait « d’impatience Paulienne » : la société parfaite ici et maintenant, tout de suite ! Cela se retrouve chez nos « Néo-Jacks ». On peut ainsi se demander si un pouvoir « Woke », ne tournerait pas comme le comité de Salut public? Un gouvernement faible, quasi inactif, plus préoccupé à célébrer des fêtes sans adepte, à changer les noms, le vocabulaire, le calendrier, proclamer des lois moribondes et donner au peuple des victimes expiatoires pour calmer sa rage afin de se maintenir au pouvoir. Ce gouvernement serait très kitsch, qu’il faut comprendre à la façon de Kundera, c’est-à-dire – je m’excuse pour la vulgarité- la négation de la « merde », l’apothéose du conformiste. Cet aveuglement fera le lit de la « Banalité le mal » ; Cours d’écoles dégenrées et dans la rue le crime sera la norme ! 

Que pensez-vous de l’idée de combat culturel face au postmodernisme de Roger Scruton ?

Par combat culturel, Scruton ne fait essentiellement référence à Gramsci. N’a-t-il pas écrit sur la Beauté ? Par culture il entend plutôt la production artistique. Aujourd’hui, la Beauté est une autorité inacceptable et fluctuante. C’est devenu un goût, une mode, célébrée plus ou moins en fonction des individus. Cette importance de la Beauté nous invite aussi à une réflexion sur la Nature.  Les postmodernes, ces grands prêtres, ont réussi le tour de force d’arriver à s’indigner sur le sujet des catastrophes écologiques, comme l’extinction d’une espèce, d’un côté et de renier une Nature à l’humain avec le transhumanisme. 

De quelle manière la droite de demain doit-elle s’inspirer du conservatisme anglo-saxon ?

Nous sommes en train de vivre une époque terrifiante : Epidémie, réchauffement climatique, terrorisme, confrontation de grandes puissances… Une époque qui peut faire croire à certains aventuriers utopiques que le grand soir est venu. Alors en guise de conseil aux conservateurs Français, je dirais ; d’avoir la lucidité d’un Burke ; d’être intuitif comme Disraeli ; déterminé comme Churchill ; d’aimer l’imparfait de ce monde comme Oakeshott ; d’être limpide comme Thatcher et sensible comme Scruton. Un conservateur se doit d’apprécier, avec pertinence, la vertu des choses. 

Propos recueillis par Paul Gallard

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