(Entretien) Yves Montenay, « Pour les pays africains, la francophonie est un vecteur de développement »

Yves Montenay a été directeur d’études sur les thèmes de la francophonie, de la démographie et du monde arabe à l’ESCP-EAP, et maitre de conférences d’économie à Sciences-Po Paris.

 Il a publié des ouvrages sur la francophonie tels que « La langue française arme d’équilibre de la mondialisation » ou encore « Le français dans le monde arabe ».

La France a de plus en plus de mal à s’imposer économiquement dans le marché mondial, ce développement de la Francophonie, et ainsi des échanges avec des pays parlant français, peut-il aider la France dans la mondialisation ?

Le Maroc et le Québec profitent de la francophonie en Afrique subsaharienne, ce qui est excellent car cela contribue à la déconnecter du « néocolonialisme ». Donc, nous pourrions en faire autant, et c’est déjà assez largement le cas au Maroc. Nos pertes de marché dans les pays africains ont plusieurs raisons :

  • Les entreprises françaises comme d’autres entreprises occidentales sont de plus en plus surveillées dans leur pays d’origine pour ce qui concerne la corruption, et peuvent y être condamnées même pour corruption dans les pays tiers. Bien entendu la Chine, l’Inde, la Turquie, pour citer certains de nos principaux concurrents en Afrique, ne sont absolument pas liés par cette contrainte ;
  • Les grandes entreprises françaises ont eu, et ont toujours, un tropisme anglophone qui les mène à négliger le facteur linguistique (« notre équipe parle bien anglais, nous pouvons aller partout… »), sans se rendre compte que ce n’est pas forcément réciproque, que cela pousse au développement de l’anglais en zone francophone et que cela gêne indirectement d’autres entreprises françaises et la coopération. De plus elles ont mordu à l’infox selon laquelle les ex-colonies anglaises d’Afrique étaient plus intéressantes et se développaient mieux. Or s’il est exact qu’elles ont une population plus nombreuse, elles se développent en moyenne moins bien ;
  • Cependant pour les PME, la francophonie compte beaucoup : on peut utiliser les cadres non anglophones et recruter du personnel francophone sur place, ce qui réduit les problèmes d’interface.

Comment éviter le piège de néocolonialisme et développer cette Francophonie ?

En insistant sur le fait que le Français est une langue africaine, ce qui est de plus en plus vrai : c’est non seulement la deuxième langue, après la langue locale, d’une grande partie de la population, mais c’est aussi de plus en plus une langue maternelle, ce qui est largement ignoré. C’est le cas non seulement dans la bourgeoisie urbaine, mais aussi dans les classes populaires à Abidjan, Douala, Libreville…

Etes-vous favorables à une forme de Commonwealth de la Francophonie ? (Un peu la vision du Général de Gaulle durant la décolonisation)

Oui, mais également avec prudence. Le général De Gaulle avait bien veillé à ce que la création de l‘OIF soit une initiative africaine, mise en place ensuite avec le Québec.

La France a perdu de son poids en Afrique (avec les investissements Russes, Chinois, Indiens), est-ce un terrible aveu d’échec ?

Oui, dont j’ai exposé les causes plus haut. À ces causes managériales touchant les entreprises s’ajoutent d’autres incompréhensions :  pour la deuxième fois, au Niger, les caricatures de Mahomet ont déclenché des violences anti chrétiennes, dont des incendies d’églises, et des réactions anti-occidentales. Il faudrait être très attentif en France à proclamer qu’on se bat pour la liberté d’expression et non pour le droit au blasphème.

Emmanuel Macron a semblé très proche des Libanais, ravivant le lien charnel entre la France et ses anciennes colonies, la France a-t-elle le devoir d’intervenir pour les aider ?

J’ai des échos de Libanais demandant le rétablissement du mandat français ! Ils ont techniquement raison, pour avoir une administration qui fasse autre chose que de la prédation, mais je vous avoue que je ne vois pas comment c’est possible. Même si l’obstacle intellectuel était surmonté, le Hezbollah soutenu par l’Iran lancerait immédiatement ses milices.

Avec l’intervention française au Sahel, quelle stratégie de défense pour la Francophonie ? Doit-on mettre en avant des accords de coopérations sécuritaires ?

Je pense que l’intervention militaire française est inévitable, mais il faut faire en sorte qu’elle soit vigoureusement demandée par les gouvernements locaux… donc qu’ils aient peur ! Et à mon avis cette peur est très justifiée, et peuvent se retrouver en quelques mois être obligé de se réfugier en France… ou en Chine. Ils doivent donc convaincre leur propre population du danger, alors que, au moins au Mali, ils traitent discrètement avec les islamistes. Par ailleurs ces derniers bénéficient de se trouver en opposition à des régimes souvent inefficaces et corrompus. Et les islamistes sont un danger direct pour la francophonie, non seulement pour ses valeurs mais aussi pour la langue, puisqu’ils retirent les filles de l’école pour les renvoyer à la maison, et envoie les garçons dans des écoles coraniques où on apprend principalement ou exclusivement le Coran.

Quels sont les grands enjeux de la Francophonie ?

Pour la France, la survie de sa langue et de sa culture. Si le français devenait une simple langue locale comme c’est le cas du néerlandais, du suédois et même de l’allemand, il disparaîtrait assez vite. Si la francophonie est nécessaire, elle n’est pas suffisante, car j’ai l’impression que l’école ne transmet pas la culture française à une bonne partie de la population. L’enjeu est le même au Québec.

Pour les pays africains, la francophonie est un vecteur de développement et un obstacle à l’islamisme.  Ce dernier essaie d’éradiquer le Français, tant au Maghreb, où il est considéré comme une langue étrangère, qu’en Afrique subsaharienne où il est langue officielle. On pourrait rajouter qu’à l’échelle nationale, régionale et mondiale, la francophonie est une source de biodiversité culturelle, tout aussi souhaitable que la biodiversité animale ou végétale.

Certes on peut théoriquement traduire toutes les idées dans toutes les langues, mais l’expérience concrète montre qu’un Maghrébin ne lit pas les mêmes choses en arabe et en français, et que les programmes scolaires ne sont pas les mêmes. Quant aux langues subsahariennes elles n’ont pas pour l’instant le même corpus que le Français, très loin de là. Théoriquement elles pourraient l’avoir à terme mais la multiplicité des langues et les investissements humains nécessaires le rendent en pratique quasi impossible. Voir la deuxième partie de : https://www.yvesmontenay.fr/2019/10/11/loffensive-anti-francaise-en-afrique-y-menace-les-systemes-scolaires/

Propos recueillis par Paul Gallard

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