(Entretien) Laurence Trochu (Sens Commun), « La souveraineté comme condition nécessaire de la liberté »

Laurence Trochu est Présidente du Mouvement Conservateur Sens Commun et Conseiller départemental des Yvelines.

Le succès de l’enquête menée par Sens Commun – qui a récolté 240 000 voix – est-il le signe de l’engouement de la droite pour le conservatisme ?

Nous avons interrogé les Français sur le conservatisme comme espoir pour la France. Ils ont répondu qu’il était une urgence. Par-là, ils signifient leur net refus d’un monde en marche qui veut liquider ce qui serait « le vieux monde ». Ils refusent de dissoudre les repères, les frontières, le mode de vie hérité de notre civilisation occidentale fondée sur la liberté, la paix, l’égale dignité entre les personnes. En d’autres termes, ils rejettent la Révolution dont Emmanuel Macron se fait le prophète, une révolution qui prétend assurer le bonheur de tous tout en disant de certains « qu’ils ne sont rien ».

Cette forte attente d’un conservatisme assumé n’est pas étonnante. Quand la menace sanitaire, économique, sécuritaire est omniprésente, chacun réalise ce à quoi il tient, ce qu’il veut conserver. Encore faut-il être entendu par ceux qui sont sensés entendre ! Dans la société française, le conservatisme a été ostracisé.  Ainsi aucun parti n’aurait la possibilité de se dire conservateur, ce qui serait immédiatement assimilé au Mal et donné pour tel.

Il y a un mépris coriace jeté sur le conservatisme, parce qu’il s’opposerait au Progrès, et en France sous le règne d’Emmanuel Macron, le Bien est jaugé exclusivement à la mesure du progrès. Le progrès serait de repousser toutes les limites. C’est la ligne post-nationale, transhumaniste, multiculturaliste qui inspire le parti présidentiel. Limites qui ont pourtant été comprises comme des protections durant la période du confinement. Le problème, c’est qu’en réalité, on se paye de mots : leur progrès n’est pas une amélioration, mais simplement le nom qu’ils donnent au mouvement permanent – sans se soucier de la direction qu’ils prennent. 

Quels sont les grands enseignements de cette consultation ?

La consultation a permis de mesurer ce à quoi les Français sont attachés. Dans ce monde fragilisé en perpétuel mouvement, que veulent-ils préserver et transmettre ? Quelles sont leurs priorités ? Michael Oakeshott traduisait bien le conservatisme comme politique de l’attachement, de l’affection portée aux choses qui font de nous ce que nous sommes : être conservateur « est une disposition qui sied à l’homme particulièrement conscient d’avoir quelque chose à perdre et qui lui tient à cœur. »

L’engouement pour cette consultation confirme qu’il existe une vraie base populaire et donc électorale qui s’intéresse aux idées exprimées par le conservatisme, qui les attend et qui y adhère. C’est en partie la France dite « périphérique », longtemps silencieuse, qui ne se reconnaît pas dans l’offre politique actuelle et qui, dépitée, se réfugie dans l’abstention après avoir organisé en vain de grandes mobilisations. On pense ici aux Gilets Jaunes ou au Collectif Marchons Enfants. Ce sont tous ces Français qui se tiennent derrière la porte légèrement entrouverte des partis politiques ; ils tendent parfois l’oreille mais sans que le son n’arrive au cœur. L’approche conservatrice les touche parce qu’elle est capable d’apporter des propositions concrètes autant que cohérentes.

Leur attachement à la Nation se porte sur quatre priorités.

La première concerne la souveraineté comme condition nécessaire de la liberté. Les masques et le Doliprane produits en Chine illustrent très bien ce lien entre souveraineté et liberté. Nous étions et nous sommes en partie toujours dépendants d’une production étrangère pour nous soigner et nous protéger.  D’où une insistance sur l’établissement de filières stratégiques pour garantir notre autonomie et notre sécurité, la primauté du droit français sur les textes européens, le rétablissement de contrôles aux frontières pour maîtriser l’immigration, la priorité donnée aux entreprises françaises dans les commandes publiques.

La deuxième priorité est un plébiscite de l’autorité, c’est-à-dire de notre capacité à décider et à être obéi : instauration d’un septennat pour retrouver stabilité et confiance, retrait de la CEDH pour plus de subsidiarité, application réelle des peines prononcées et sanction dès la première infraction pour un ordre juste.

La troisième est une défense de l’identité française, de notre culture et de nos modes de vie : net refus de l’emprise sociale de la charia et sanction des élus qui y contribuent, suppression du droit du sol, vérification dans les pays d’origine de la capacité d’assimilation d’un potentiel immigré sur des critères précis comme la langue et les mœurs, et aussi sauvegarde de notre patrimoine culturel en ne taxant pas les recettes du loto du patrimoine.

On y trouve également la volonté d’une écologie réelle, qui préserve à la fois la nature et protège la nature humaine : fin du développement des éoliennes, interdiction des manipulations sur l’espèce humaine, besoin de poser des limites aux dérives de l’IA qui mèneraient au transhumanisme.

Nous publions dans les jours qui viennent Le Manifeste du Conservatisme, un véritable document de bord qui détaille non seulement les principes conservateurs mais aussi les propositions concrètes pour les mettre en œuvre. Ce n’est pas un document exhaustif mais les mesures d’urgence du Mouvement Conservateur pour mettre fin à la liquidation de la France. 

Quels sont les nouveaux maux de la société française auxquels le conservatisme peut être le médicament ?

Les maux ne sont pas nouveaux. Ce que nous voyons aujourd’hui est le résultat des renoncements qui ont petit à petit détruit la France parce qu’ils n’ont trouvé en face d’eux que lâcheté et passivité, voire collaboration. De la lutte des classes à la guerre des races, une logique de déconstruction est à l’œuvre depuis longtemps et structure des combats de société. De la « French Theory » aux « Etudes de genre », il s’agit de déconstruire ce qui est présenté comme des dominations pour entretenir le ressentiment et la culpabilisation. Les groupes LGBT sont dans cette logique. Les mouvements indigénistes et décoloniaux ont fait renaître le racisme qu’ils prétendent combattre, s’acoquinant sans vergogne à l’islamo-gauchisme. Juger et réécrire l’Histoire et le patrimoine culturel leur permet de lever une armée d’offusqués et de sensibles qui réclament la censure.

En regardant les mécanismes d’aveuglement qui ont été mis en place face à ces formes de destruction, on ne peut s’empêcher de rappeler le mot de Toynbee, dans son Histoire des civilisations : « Nous ne déclinons pas parce que les barbares nous attaquent ; les barbares nous attaquent parce que nous déclinons. » Raison pour laquelle, nous affirmons depuis longtemps qu’il est capital de cerner la notion d’Islam culturel dont l’emprise sur la manière de vivre est grandissante. La France reste incapable de contrer le développement de l’Islam culturel qui cherche à régenter les modes de vie et qui se développe en marge du djihad terroriste. C’est ainsi que, petit à petit, la société civile est islamisée ! Pourquoi n’arrivons-nous pas à le faire ? Nous sommes paralysés par le mauvais usage que nous faisons de la laïcité. La loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État ne visait qu’à protéger le pouvoir politique de l’influence de l’Église. Dans les faits, elle s’est transformée en une loi de vacuité, vidant la France de tout son substrat civilisationnel et culturel chrétien. Ne nous étonnons pas d’être désarmés face à la montée de l’islam culturel ! Nous n’avons plus à lui opposer que des concepts vides tels que le dialogue, le vivre-ensemble, la tolérance et autres concepts creux comme « les valeurs de la République ». Et pourtant, nous constatons tous les jours leur inefficacité à contrer la montée de l’islam politique et culturel, que ce soit chez nous dans « les territoires perdus de la république », ou en diplomatie face aux dérives hégémoniques de la Turquie.

L’approche conservatrice peut relever ce défi civilisationnel, car elle met l’accent sur la réappropriation et l’affirmation de notre héritage culturel façonné par notre tradition gréco-romaine et nos racines chrétiennes. Réarmer l’Etat-Nation est une nécessité et cela passe par la maîtrise de l’immigration et la suppression du droit du sol, la souveraineté nationale pour ne plus être empêchés par des textes supranationaux imposés notamment par la CEDH, la fermeté de la justice en instaurant une peine perpétuelle réelle pour ceux qui constituent des menaces durables. Mais on ne peut faire l’impasse sur une volonté éducative de transmettre l’amour de la France par l’Histoire et la Littérature, l’enseignement des traditions et coutumes, la transmission des trésors artistiques et des savoir-faire français. Il n’y aura pas d’assimilation des immigrés si nous dénigrons l’héritage culturel que nous avons reçu.

La crise de la COVID-19 a-t-elle démontré la nécessité d’un retour vers nos valeurs conservatrices ?

La crise réveille en chacun de nous l’instinct de conservation. En temps de crise, il y a évidemment une hiérarchie à établir entre les priorités. L’urgence est d’éviter l’effondrement économique de la France. Avec l’activité de toute la planète en pause pendant plusieurs mois, une hausse du chômage, une chute du PIB que le second confinement va aggraver, il est bien évident que des mesures conjoncturelles doivent être prises. 

Elles ne doivent pas occulter une réflexion sur les véritables causes et les dysfonctionnements de notre pays. Cette crise est en réalité un révélateur du drame français, des faiblesses structurelles de notre pays. Inutile de déverser des milliards dans l’économie si on ne réforme pas radicalement ce qui nous a progressivement conduits à la crise et à sa gestion déplorable. Se soigner, se nourrir, se défendre sont les trois axes stratégiques prioritaires que cette crise met en lumière.

Il y a un an encore, le mot « souveraineté » était un gros mot. Il est frappant de voir que, dans le monde d’après, c’est devenu une référence. Reste à savoir quelle définition on lui donne ! Les conservateurs veulent une souveraineté nationale, tandis qu’Emmanuel Macron la pense à l’échelle européenne, sans pour autant d’ailleurs chercher à la promouvoir. Il est scandaleux qu’en avril 2020, en plein cœur de la crise Covid19, un accord de libre-échange ait été conclu entre l’Union Européenne et le Mexique pour faciliter, avec des droits de douane réduits, l’importation de viande bovine. On n’a pas entendu notre Président s’y opposer ! Mais on comprend la colère des agriculteurs déjà éprouvés par des concurrences déloyales.

Vous êtes une des marraines de la nouvelle plateforme « jeunes conservateurs », les jeunes républicains manquaient de réflexion ? Est-ce une preuve de la montée du conservatisme dans la jeunesse ?

Quand les Jeunes Conservateurs sont venus me confier leur projet d’une mise en réseau de mouvements politiques et associatifs, je l’ai reçu avec un réel enthousiasme et me suis dit que la droite pouvait enfin être une idée neuve. Il ne s’agit plus de combat d’arrière ou d’avant-garde. Il s’agit d’être la garde parce qu’aujourd’hui les menaces sont extrêmement graves. Les attentats et tentatives d’attentats islamistes de ces derniers jours en sont la preuve évidente.

Ces défis réclament l’énergie et l’enthousiasme de la jeunesse de France qui se reconnaît dans la volonté de construire une société durable, sur la base de ce que nous sommes : Une Nation souveraine et libre. Une Nation fière d’un héritage qu’elle veut affirmer et transmettre, en refusant la soumission à l’immigrationnisme et au multiculturalisme. Une Nation soucieuse des équilibres économiques et environnementaux qui conçoit de manière cohérente la préservation de la nature et la protection de l’espèce humaine.

Les Jeunes Conservateurs se reconnaissent dans l’état d’esprit conservateur : recevoir, aimer, protéger, améliorer. Ils sauront transmettre !

Quelle est votre vision de la droite de demain ?

Avons-nous avec le progressisme, tel qu’il est porté entre autres par En Marche, une différence de degré ou une différence de nature ? Cette question est centrale et la réponse déterminante pour l’avenir de la droite française certes, mais avant tout pour qu’un avenir soit tout simplement possible pour la France qu’il s’agit de rebâtir après le fantasme technologique et économique de la start’up nation.

Aujourd’hui, gauche et droite ont en commun de partager une approche qui emprunte à la pensée libérale et qui repose sur un même postulat : l’homme est un individu libre dont il faut garantir les droits et la prospérité. La première, finalement acquise au libre-marché, fait du libéralisme sociétal son nouveau combat, au service de minorités qu’elle considère comme son nouveau prolétariat. La seconde insiste sur le libéralisme économique et lutte contre les menaces qui pèsent sur les libertés individuelles et le fonctionnement démocratique. Si la droite n’est que ça, elle se condamne à n’être qu’une pâle copie du progressisme. Il ne faut pas s’étonner que les Français lui préfèrent la version originale et qu’un électorat volatile papillonne de l’une à l’autre au gré des intérêts du moment. Le conservatisme est le cœur de la droite, le muscle qui lui permet d’irriguer toutes ses composantes pour leur apporter cohérence et unité. Il est un état d’esprit à même de traduire l’amour que nous portons à la France, le lien charnel qui nous unit à la Nation.  

Nous avons été les premiers en 2018 à parler de conservatisme politique à un moment où seuls les intellectuels s’aventuraient sur ce terrain. Il est grand temps que la droite cesse d’être une non-gauche. Le conservatisme peut l’y aider parce que c’est une politique de l’attachement, non pas à des valeurs qu’on sait relatives à l’individu qui les revendique, mais à des principes qui fondent une conception de l’homme et de la société et qui inspirent une vision un projet politiques.

L’intérêt porté à cette consultation traduit une immense attente. Le conservatisme en France était jusqu’alors orphelin, présent sans acte de naissance, et jamais revendiqué. Cette difficile naissance n’implique pas qu’il n’ait pas d’avenir. Pour le baptiser comme il se doit, il faudrait d’abord l’appeler par son nom, sans s’arrêter à la caricature. C’est l’encouragement amical que nous avions reçu du philosophe anglais Roger Scruton : « Un jour, être taxé de conservateur, ce sera une fierté. »

Propos recueillis par Paul Gallard.

One Reply to “(Entretien) Laurence Trochu (Sens Commun), « La souveraineté comme condition nécessaire de la liberté »”

  1. Ainsi, nous sommes passés de l’enfant roi des années 80, au jeunisme de notre gouvernement actuel. On a même entendu parler de suppression du droit de vote pour les ainés.
    Nous sommes tombés dans les travers du changement et de la fuite en avant sans projet. Hélas, la technologie omniprésente, sinon invasive pour nos enfants, n’a jamais rendu quiconque intelligent. Notre société n’a plus de projet et beaucoup de nos jeunes sont désœuvrés.

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