(Entretien) Alexandre Del Valle, « Emmanuel Macron pensait que le simple dialogue avec Poutine serait suffisant »
(Entretien) Alexandre Del Valle, « Emmanuel Macron pensait que le simple dialogue avec Poutine serait suffisant »

(Entretien) Alexandre Del Valle, « Emmanuel Macron pensait que le simple dialogue avec Poutine serait suffisant »

Alexandre Del Valle est géopolitologue et a écrit plusieurs ouvrages.

Bonjour M. Del Valle, au-delà du conflit que l’on connaît actuellement, quelles en sont les racines et pourquoi explose-t-il maintenant ?

Les racines de ce conflit sont multiples. Il y a certainement un malentendu philosophique, psychologique et émotionnel, qui joue malgré tout : Vladimir Poutine a tendu la main à l’Occident. On le dépeint toujours comme un ex-agent du KGB, mais on oublie de dire qu’il a commencé la politique au bureau des Affaires internationales de la mairie de Saint-Pétersbourg avec le clan des libéraux. Aujourd’hui, sa doctrine en matière de relations internationales est tournée contre l’Europe car il a tendu la main à l’Union européenne, à l’OTAN, à l’Organisation mondiale du commerce pendant 15 ans. Il a fini par être accepté dans l’OMC après des années alors que la Chine a été acceptée plus rapidement, elle qui ne remplissait pas toutes les conditions. Le fait que l’OTAN s’étende au détriment de son pré carré en allant tenter d’intégrer l’Ukraine et la Géorgie l’a affecté. On a rejeté la Russie quand elle était encore occidentalisable.

Georges Kennan, concepteur de la doctrine de l’endiguement, consistant à contenir l’expansion soviétique, a dit lui-même tout comme Kissinger que si nous excluions la Russie et ne fournissions pas des efforts et des garanties sur l’expansion de l’OTAN, nous allions en faire des ennemis. Kennan a ajouté que c’est une erreur fondamentale de croire que la Russie d’aujourd’hui est l’URSS d’avant. A force de le faire croire, on a eu des tendances néo-staliennes anti-occidentales. Aujourd’hui, Vladimir Poutine est proche des idées d’un auteur très extrême, Alexandre Douguine, idéologue de l’eurasianisme, une doctrine qui encourage la Russie à rompre avec l’Occident pour qu’elle s’allie aux pays asiatiques.

Depuis la guerre du Kosovo en 1998-99, il y a des généraux qui prévoyaient un clash total avec l’Occident si nous n’arrêtions pas cet expansionnisme de l’OTAN, en particulier dans les pays de l’Est. Cette réaction de Poutine est donc bien plus profonde. En 2007, Poutine avait averti qu’il fallait faire attention à ne pas dépasser la ligne avec les missiles et anti-missiles en Roumanie et avec le soutien des révolutions de couleur en Europe de l’Est. Lors d’une rencontre avec le Général Lebed, figure appréciée de l’Occident, il nous expliquait que si nous continuions l’impérialisme occidental, alors cela finirait en troisième guerre mondiale. Toute la classe dirigeante russe a mal vécu la chute de l’Empire, et d’autant plus avec l’impérialisme de l’OTAN.

Il ne faut pas éluder les dimensions moins louables. Le pouvoir de Poutine s’est renforcé avec le temps et il se sent menacé par les idées démocratiques venant de l’ouest, qui pourraient donner envie aux Russes de basculer dans notre philosophie libérale. Plus l’Ukraine s’occidentalise et se démocratise, plus cela peut donner des mauvaises idées aux Russes ; un risque de contamination pour le pouvoir autoritaire de Poutine. Cette occidentalisation de l’Ukraine explique en partie l’annexion de la Crimée, car les Russes ont craint de perdre leur accès à la mer Noire, avec une base militaire qui ne serait plus russe mais ukrainienne. Poutine est tombé dans un piège grave, on ne viole pas les frontières d’un pays souverain et on ne revient pas sur des traités et des reconnaissances de frontières. Il veut sauver son pouvoir personnel par peur de l’influence idéologique de l’Occident. Cependant, il est possible que Poutine ait été plus malléable, moins dictatorial, si nous avions réussi à ne pas nous faire piéger par notre impérialisme. L’OTAN est un Empire non-territorial mais qui est tourné contre la Russie : plus il s’étend, plus la Russie devient hystérique. Nous avons sous-estimé le poids du « non » par la Russie.

La France de François Hollande et d’Emmanuel Macron a-t-elle trop délaissée ses relations diplomatiques avec la Russie, entretenant une rancœur ?

Pour être franc, François Hollande a été une véritable rupture avec la Russie, contrairement à Emmanuel Macron. Nicolas Sarkozy a adopté une politique antirusse mais quinze jours après avoir été élu a rapproché les deux pays. Il avait compris l’intérêt de se rapprocher des Russes et avait un lien privilégié avec Poutine, qui le respectait, et il avait très bien négocié la désescalade en Géorgie. Nicolas Sarkozy le dit très bien aujourd’hui, surtout pas la guerre mais le dialogue. François Hollande, au détriment de l’intérêt des Français, s’est permis le luxe de refuser la collaboration avec les services secrets syriens et russes lors du conflit en Syrie. En parlant avec les protagonistes, on sait qu’on aurait pu éliminer les terroristes français du Bataclan. Hollande a introduit dans la diplomatie française une sorte de moralisme assez inédit de fermeture des ambassades. Le même Hollande avait fait décorer l’ancien ministre de l’Intérieur saoudien, le même pays qui tranche encore des mains. Chez Hollande, il y avait une indignation à géométrie variable. Certains diront qu’il avait raison, mais à l’époque ce n’était pas l’agenda d’envahir l’Ukraine ; les Russes ont pensé que l’Occident leur voulait du mal, que la russophobie était indécrottable. François Hollande pouvait avoir raison sur le fond mais avait tort en termes diplomatique. La diplomatie, c’est discuter et négocier, on ne dialogue pas qu’avec des alliés et des gentils. La France disposait pourtant en Russie d’un grand capital de sympathies, notamment au niveau culturel. On l’a malheureusement épuisé.

Emmanuel Macron a tenté de recoller les morceaux avec Vladimir Poutine en faisant du « en même temps » diplomatique. Il recevait Poutine tout en montrant une posture d’exigence à son égard, ce qu’il théorisait comme le « dialogue exigeant ». Vladimir Poutine était pratiquement satisfait à sa deuxième rencontre avec Emmanuel Macron. C’était la même position avec Donald Trump. Emmanuel Macron pensait que le simple dialogue avec Poutine serait suffisant, tout en donnant quelques leçons de morale, ce qui n’a pas été bien vu. Son erreur est de croire qu’on pouvait avoir la sympathie de Vladimir Poutine, tout en lui faisant des reproches. Le Premier ministre israélien a fait de la vraie diplomatie : il défend les Ukrainiens mais il est venu renouveler l’amitié entre les deux pays en évitant d’évoquer le sujet ukrainien. En diplomatie, même si c’est noble de soulever les erreurs de l’autre, on ne peut donner des leçons de morale. Il faut savoir négocier et parfois aller dans le sens de l’autre. Nicolas Sarkozy, avec son pragmatisme, aurait mieux géré la situation. Je comprends que certains aient du mal à être chaleureux avec un dictateur, mais ce sont les règles de la diplomatie.

Pourquoi la Russie lorgne-t-elle cette zone du Donbass ? Aura-t-elle d’autres appétits après avoir eu gain de cause comme ce fut le cas après la prise de la Crimée ?

La Fondation pour l’innovation politique a publié une lettre que Poutine aurait publié et qui devait sortir une fois les objectifs de guerre obtenus. Dans cette lettre, il évoque la « petite Russie », l’Ukraine, alors la « grande Russie » et la Biélorussie sont réunifiées. Cela ne veut pas dire que Poutine souhaite une annexion de l’Ukraine ou qu’elle ne soit plus indépendante mais il évoque une union au niveau politique. Son but de guerre est clair : prendre l’Ukraine non pas pour l’annexer mais pour la dénazifier – enlever le gouvernement actuel – la démilitariser, et en outre mettre en place un autre système politique, sûrement un oligarque ukrainien qui a des liens forts avec la Russie, l’ancien président Viktor Ianoukovytch ou alors le président du parti pro-russe Viktor Medvedtchouk. Ils vont prendre quelqu’un à leur solde et organiser des élections peu démocratiques. Ils vont aussi exiger la reconnaissance de la Crimée russe et négocier une autonomie importante du Donbass voire son annexion et garder un droit de devoir sur le sud. Cela paraît peu probable qu’il renonce à son accès à la mer Noire. Il demandera une partition de l’Ukraine mais son objectif n’est pas de la détruire complètement, car il est impossible de tenir une population hostile. La zone de l’ouest de l’Ukraine sera certainement annexée à l’OTAN, mais il aura récupéré ce qu’il voulait.

Quelle doit être la place de la France dans ce conflit, médiateur ou belligérant ?

J’en ai beaucoup discuté avec des généraux et des spécialistes de la défense, la France ne doit surtout pas être belligérante. Nous ne changerons pas les rapports de force car nous ne pouvons envoyer que des forces légères ou moyennes. Si on envoie des armes lourdes, ce sera la guerre mondiale et personne ne la veut. Ce qu’on peut envoyer ne changera rien et risque de forcer les Russes à taper encore plus fort. Les Russes ne lâcheront pas. Il faut aider les Ukrainiens au niveau politique. Peut-être comme l’a dit Dominique de Villepin, renforcer nos troupes de l’OTAN dans les Etats-membres aux frontières de l’Ukraine, ce qui n’est pas considéré comme un acte de guerre.

Quelles sont les leçons à tirer de cette prise territoriale, doit-on considérer que la fin de l’histoire n’est pas arrivée ?

C’est un retour à la logique de realpolitik. La dérive américaine unilatérale des années 90-2003 a consisté à déstabiliser des pays des Balkans ou du Moyen-Orient, à violer le droit international et à mener des guerres inégales, soit en bafouant les lois de l’ONU soit en détournant les décisions. L’Irak, l’ex-Yougoslavie et la Libye sont des zones où l’Occident a totalement discrédité ses valeurs universelles des droits de l’Homme et onusiennes. Ces interventions ont créé une spirale de haine, de volonté de revanche et un sentiment que d’autres Etats pouvaient eux-aussi violer des frontières et les redessiner. Si la Russie avait été une amie de l’Occident, avec des liens sincères et réciproques, avec une intégration, alors les pouvoirs en place auraient été certainement moins extrémistes et plus diplomates à notre égard. Ce n’est pas la fin de l’histoire, mais le retour de la realpolitik qui est en partie dû à une réaction vis-à-vis de l’impérialisme occidental et au fait que l’on s’éloigne des organisations interétatiques telles que l’ONU, qui a montré ses difficultés durant les différentes crises. Les pays comme l’Inde, le Brésil ou la Russie restent très méfiants à notre égard, à l’égard de notre universalisme, lui préférant un monde multipolaire. Soit on accepte des zones d’influence avec la Chine à Taïwan, la Russie en Ukraine et en Géorgie et on peut trouver un modus vivendi, soit on continue à avoir la volonté d’être impérialistes et on entrera en conflit avec les pays asiatiques.

Propos recueillis par Paul Gallard

Un commentaire

  1. je pense que l, amérique influence nos politiques ,c, est bien dommage ,car les u s a se moque de l, europe et sont avant tout pour leurs pays ,il nous faudrait sortir de l, o t a n ; qui ne sert que les états unis , c, est mon avis.

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