(Entretien) Alexandre Portier « L’école doit être défendue et protégée en tant que maillon de l’ascenseur social »
(Entretien) Alexandre Portier « L’école doit être défendue et protégée en tant que maillon de l’ascenseur social »

(Entretien) Alexandre Portier « L’école doit être défendue et protégée en tant que maillon de l’ascenseur social »


Bonjour M. le député, vous participez à une mission d’information sur l’instruction des enfants en situation de handicap. Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser cette mission ?

Ce qui m’a animé, c’est la volonté de faire un état des lieux dix-huit ans après la Lloi de 2005. Cette Lloi de 2005 est, selon moi, un bel héritage de notre famille politique et de Jacques Chirac en particulier. Elle marque un tournant majeur dans l’inclusion des enfants en situation de handicap à l’Ecole. Il me semblait alors nécessaire, près de vingt ans après, d’observer où nous en sommes actuellement.

Qu’est-ce que cette mission vous a permis d’observer ?

Dans cette mission, nous avons pu constater tout d’abord que nous avions fait des progrès quantitatifs avec près de 430 000 élèves en situation de handicap aujourd’hui scolarisés. En quelques années, nous avons donc quasiment triplé ce nombre.

Pour autant, il reste encore de nombreuses disparités. Ces disparités concernent tout à la fois la formation des accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) qui est assez irrégulière, dans les moyens qui sont alloués aux établissements pour prendre en charge les élèves en situation de handicap, mais surtout dans les moyens qui sont alloués aux familles pour accompagner le handicap au quotidien. 

Nous avons des situations professionnelles très difficiles pour les AESH qui peuvent se retrouver partagés entre plusieurs établissements à la fois.

D’autres modèles existent. Nous nous sommes rendus à Londres dans le cadre de cette mission et j’ai pu observer les méthodes qui étaient employées avec beaucoup plus de décentralisation et de réactivité. Les politiques portées ont les mêmes ambitions au niveau des moyens que les nôtres mais avec une utilisation bien meilleure. 

Ainsi, en 2023, il y a des progrès, mais il existe encore de réelles défaillances. C’est ce que nous avons voulu souligner, dans l’idée de poursuivre l’amélioration de l’accueil des enfants en situation de handicap à l’école.

À la suite de cette mission d’information, vous souhaitez déposer une proposition de loi sur le handicap à l’école. Quels seraient les contours de cette PPL ?

Cette proposition de loi, j’aimerais pouvoir continuer à la nourrir à partir des remontées du terrains et des réactions qu’a suscité le rapport que nous avons publié.

Deux axes me semblent fondamentaux.

Le premier est celui de la formation obligatoire aux problématiques du handicap. Aussi bien aux AESH, avec une formation plus poussée et plus complète, qu’à l’ensemble du personnel éducatif, notamment au niveau du second degré. Lorsque j’étais enseignant, par exemple, on ne m’a pas parlé du handicap durant ma formation. J’ai été professeur de philosophie et je n’ai pas été formé pour pouvoir enseigner à des élèves en situation de handicap car c’est comme si l’on considérait qu’en Première et en Terminale je n’aurais pas d’élève en situation de handicap face à moi. C’est l’aveu d’une forme d’échec du système, et qui en dit beaucoup.

Le second est celui du rapprochement du milieu du médico-social avec celui du scolaire. Nous ne pouvons pas continuer à avoir un système qui fonctionne sur deux couloirs qui avancent par comme des voies parallèles. Il doit y avoir beaucoup plus d’interpénétration, de partenariat dans les actions qui sont menées. Je plaide en particulier pour que l’on ait davantage de moyens médico-sociaux directement dans les établissements, dans l’intérêt de l’enfant en situation de handicap mais aussi pour les enseignants et les autres élèves qui peuvent en avoir besoin de manière ponctuelle.

Je considère que tout progrès que l’on fera pour l’école inclusive sera un progrès que l’on fera pour l’Ecole tout simplement.

Pensez-vous qu’il y a une disparité de nature géographique dans le traitement des enfants en situation de handicap ? N’est-il pas plus « simple » d’avoir accès à un meilleur suivi dans des établissements citadins par rapport aux établissements se trouvant dans des milieux ruraux ?

Ce n’est pas uniquement une question entre urbain et rural, mais il existe bel et bien des disparités géographiques, et surtout sociales. Dès lors que l’Éducation nationale ne parvient pas à fournir des AESH en nombre et bien formés, puis que vous avez des parents qui recrutent eux-mêmes des AESH, cela montre qu’il y a un problème. Ça signifie qu’aujourd’hui un enfant, en fonction de la situation financière de ses parents, n’aura pas les mêmes droits. Si l’on ne tolère pas une rupture d’égalité entre les enfants alors je ne vois pas pourquoi il faudrait le faire pour les enfants en situation de handicap.

Au cours de la rentrée scolaire, nous avons beaucoup parlé de la problématique du harcèlement. Les handicaps peuvent parfois être la cause d’un harcèlement scolaire. Est-ce que vous prévoyez d’intégrer cette problématique à votre PPL ?

Il y a effectivement une corrélation. On observe que 35 % des enfants en situation de handicap étaient victimes de harcèlement. 

Pour autant, pour bien répondre à ces deux difficultés qui se présentent, il ne faut pas les mélanger. Parce que chacune a ses logiques propres avec ses difficultés propres. Les remèdes pour l’une ne sont pas spécifiquement les remèdes qu’il faut à l’autre. 

Je pense que la question du harcèlement scolaire mérite un traitement politique à part entière sur le plan des moyens, sur le plan organisationnel ou encore pédagogique. Il faut donc deux textes différents.

Le traitement du handicap à l’Ecole n’est-il pas un reflet du traitement du handicap en France en général ?

Évidemment oui. Si l’on rate ce traitement au niveau scolaire, on va rater l’entrée dans la vie active. Les réussites que l’on a eues, au niveau scolaire, en termes d’inclusion, ont permis d’améliorer la situation des personnes atteintes d’un handicap en France.

Maintenant, on a du mal à accompagner nos jeunes à travers le secondaire vers l’enseignement supérieur. Ce qui signifie que nous ne nous sommes pas encore donnés toutes les ambitions possibles pour permettre à des jeunes en situation de handicap de développer tout leur potentiel et à trouver, in fine, leur place dans la société selon le principe de l’égalité des chances.

L’un des messages du rapport est de dire qu’on ne doit pas se contenter d’apprendre à nos jeunes de savoir lire, écrire et compter. On doit se permettre d’avoir pour ambition de les laisser choisir ce qu’ils veulent devenir, de construire leur parcours. Finalement, il faut garantir l’autonomie. Une fois cette garantie atteinte, on aura amélioré considérablement la place du handicap dans notre société.

Le précédent Ministre de l’Éducation nationale, Pap Ndiaye, revendiquait lui aussi vouloir permettre une école « inclusive » au sens d’une école incluant la pluralité des genres. Que pensez-vous de l’usage de ce terme ? N’est-ce pas là un message discriminatoire envers les enfants handicapés à l’école ?

Je pense que mélanger les mots, brouiller les notions et les concepts – spécialité de la gauche et de l’extrême-gauche – est le plus mauvais service que l’on puisse rendre en politique. C’est la dernière chose à faire dans une époque où l’on a besoin de clarté. 

Ces propos sont des obstacles dans l’accueil du handicap, tout simplement. J’ai rencontré des dizaines de familles qui sont venues m’expliquer les difficultés qui sont rencontrées quotidiennement. Ce message ne permettra pas de les résoudre. 

Il est nécessaire de remettre de l’ordre dans les priorités. Le rôle de l’éEcole n’est pas de s’occuper de la sphère privée qui est celle ; c’est  des parents. Par contre, il faut assurer le même niveau de service public à tous les enfants. C’est l’objectif de l’école inclusive. Réussir à faire cela est déjà un grand progrès.

Quelle est votre conception de l’Ecole de la République ? Que doit-elle être ?

Les priorités sont d’abord que l’Ecole soit reconnue dans la société : nous devons affirmer la place de l’institution scolaire. Notre Ecole est testée, elle est également dévaluée et enfin peu respectée. 

Dès lors que l’éEcole n’est plus respectée, que les enseignants ne le sont plus, c’est que l’on ne croit plus que ce soit par l’Ecole que l’on trouve sa place dans la société et que l’on puisse s’émanciper.

Comme beaucoup de monde, j’ai eu la chance de m’élever par l’Ecole. Si j’ai pu devenir député, c’est uniquement grâce à l’Ecole. Ces discours qui mettent à mal l’éEcole sont, pour moi, profondément insupportables et injustes. L’Ecole doit être défendue et protégée en tant que maillon de l’ascenseur social.

Cette Ecole doit alors avoir des missions claires. Aujourd’hui, les missions de l’Ecole sont dévoyées. Sa mission première est celle de transmettre le fruit de la connaissance qui permet d’avoir des repères dans la vie. Sa deuxième mission est celle de faire Nation, de retrouver le sens du collectif. Elle doit enfin permettre d’insérer dans la société et accompagner les jeunes vers des métiers qui existent vraiment.

Une fois les missions posées, il faut poser un principe d’émulation. Ce principe ne peut être autre chose que le mérite. Lorsque l’on travaille, que l’on est bon, il faut que ce soit récompensé ; par contre, si l’on ne travaille pas et que l’on a des résultats médiocres, on est sanctionné. Par ailleurs, ce principe doit aussi bien s’appliquer aux élèves qu’aux enseignants. Quand on est de droite, dans un parti qui défend le travail, il faut le défendre pour tous, y compris les fonctionnaires. Lorsque l’on a des enseignants qui se démènent et qui font des semaines de quarante à quarante-cinq heures, en faisant progresser leurs élèves, cela doit être récompensé en se voyant sur leur fiche de paie à la fin.

Propos recueillis par Théo Dutrieu

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