(Entretien) Anne Coffinier et Axelle Girard, “L’école républicaine n’a plus grand chose de républicain”
(Entretien) Anne Coffinier et Axelle Girard, “L’école républicaine n’a plus grand chose de républicain”

(Entretien) Anne Coffinier et Axelle Girard, “L’école républicaine n’a plus grand chose de républicain”

Anne Coffinier est présidente de Créer son école et Axelle Girard est directrice d’Educ’France.

Bonjour Madame Coffinier, comment expliquer le délitement de notre école républicaine ?

Il y a trois raisons principales à l’effondrement de l’Education nationale, au premier rang desquelles l’abandon de l’ambition de l’excellence au profit de considérations qui ne reflètent plus rien d’autre que des mots. Ladite égalité entre les élèves, renvoyant en fait au fantasme de l’égalitarisme impossible, et à une lecture démesurée du rôle de l’école qui loin de se limiter à l’instruction aurait vocation à éduquer l’enfant dans toutes ses dimensions. C’est absurde, et chacun en convient.

L’école n’a pas seulement renoncé à l’ambition de l’excellence pour tous en fonction des moyens de chacun, elle s’est aussi enfoncée dans la culture du résultat, ou plutôt, de l’apparence du résultat. La crise sanitaire a aggravé cette tendance, en poussant très haut les taux de réussite au bac, désormais presque complètement décoorélés de la réalité du niveau des élèves, l’essentiel étant de faire croire que la machine fonctionne, même si l’Education nationale est devenue la grande fabrique de l’inégalité sociale. A ce jeu de dupes, en dépit du simulacre de réussite globale e t bien partagée, seuls les enfants bien nés se voient offrir des accès solides au marché du travail à la sortie du lycée ou, plus tard, à l’issue des études supérieures.

Enfin, l’école républicaine s’est enfermée dans une chasse irrationnelle au privé, plus particulièrement au privé hors contrat et à l’instruction libre, se privant ainsi de l’accès aux voies de l’innovation pédagogique et plus largement de la liberté éducative.

Au fond, l’école républicaine n’a plus grand chose de républicain. C’est son drame que de ne pas l’assumer. Les familles, elles, savent à quoi s’en tenir et votent massivement avec leurs pieds en plébiscitant l’enseignement libre.

Beaucoup de candidats proposent de revenir à un système dinstruction nationale plutôt qu’éducation, mais est-ce vraiment gage dune amélioration ou encore de la rhétorique ?

C’est une ambition raisonnable, au moins dans un premier temps ! Il faut rendre à César ce qui est à César. A force de vouloir tout apprendre aux enfants, l’école n’enseigne plus rien. Si les généralisations sont toujours erronées, il faut bien reconnaître tout de même que l’éducation est avant tout l’affaire des familles. Formée dans un creuset unique, la jeunesse serait une source néototalitaire sapant les conditions mêmes d’existence de notre démocratie. L’instruction doit se rapporter aux fondamentaux qui, aujourd’hui, ne sont hélas plus véritablement inculqués aux élèves. Il serait raisonnable de s’assurer que ces derniers acquièrent le minimum minimorum dans les matières fondamentales que sont le français, les mathématiques, l’histoire, la logique…  Aujourd’hui, nos élèves sont déclassés. Il me paraît donc urgent de concentrer dans un premier temps les efforts sur l’acquisition des matières de base.

Pour répondre plus précisément à votre question, je fais partie de ceux qui croient que, même si certaines choses allaient mieux avant, il n’est pas possible de revenir en arrière. Au contraire, il faut tirer les enseignements de la crise d’un modèle d’éducation qui a échoué par excès d’orgueil. Il faut revenir à la co-éducation, au partage raisonné des tâches entre la famille et l’école, frapper au porte-monnaie les parents qui n’assument pas leur rôle de parent, sauver les enfants qui doivent l’être quand la famille est dans l’incapacité de leur donner l’affection et l’éduction minimale à laquelle ils ont droit, redoubler d’exigence. Une chose est absolument certaine : l’Education nationale ne pouvait pas tout hier ; pour beaucoup, elle ne peut plus rien aujourd’hui. Notre nostalgie de la Communale ne saurait rien y changer.

Vous plaidez pour plus de libertés au sein de lenseignement, mais ne serait-ce pas encore plus de risques dun enseignement de basse qualité ?

Le corollaire de la liberté, c’est, comme vous le suggérez, le risque d’en abuser et d’en faire mauvais usage. Là-dessus, nous sommes bien d’accord. Mais le succès toujours grandissant des libertés éducatives vient de deux choses.

D’abord l’expérience, qui prouve que les familles se tournent vers les modèles qui font leurs preuves. Chacun sait pertinemment que les lycées hors contrat fournissent les plus gros contingents de préparationnaires aux grandes écoles. Chacun sait pertinemment aussi, que si les élèves du hors-contrat sont exclus du Concours général, c’est parce qu’ils sont globalement bien plus performants que les autres.

Ensuite, il faut rappeler que l’Etat contrôle très étroitement les écoles libres. Le respect du socle minimal de connaissances, de compétences et de culture est la règle, certainement pas l’exception. Bien exercée, bien contrôlée, la liberté scolaire est un gage de qualité de l’enseignement.

Comment peut-on redonner envie aux jeunes diplômés de devenir enseignants ou instituteurs ?

Il faudrait commencer par remédier sérieusement au déficit d’attractivité du métier et les rémunérer davantage. Jusqu’ici, les réformes de l’Education nationale échouent complètement à tirer les enseignements du terrain. Affectations aveugles, sans considération du mérite ou des besoins familiaux impérieux – par exemple… exposition toujours plus grande des professeurs aux violences devenues inhérentes aux fonctions éducatives, formation incomplète, notamment pour ce qui a trait à la gestion de classe, à l’exercice de la liberté pédagogique.

            Plusieurs leviers de réforme apparaissent comme incontournables pour rendre ses lettres d’honneur au plus beau métier du monde :

  • restaurer l’autorité des professeurs, en incitant les chefs d’établissement à assurer la discipline nécessaire au bon déroulement des cours et au respect des exigences des professeurs ; Il faut rompre avec la logique de présomption de culpabilité des enseignants, bien souvent malmenés par les caïds qui font la loi dans les classes.
  • rendre la liberté des programmes et des choix des œuvres aux professeurs pour relever l’intérêt intellectuel de leur métier ;
  • accompagner la reconversion des mauvais professeurs  ou de ceux qui n’ont plus la flamme et les éloigner du métier  ;
  • Recruter sur profil pour mettre fin au turn over incessant des professeurs massivement présent « malgré eux » dans leur établissement d’affectation ;
  • faciliter la formation entre pairs des enseignants tout au long de la vie, sans intervention de leur hiérarchie ;
  • et donner des perspectives de carrière en facilitant les mutations (par la généralisation des recrutements sur profil) et en donnant des responsabilités croissantes aux bons professeurs

La culture woke et le gauchisme ont-ils déconstruit l’école ?

Ils y ont contribué et y contribuent largement bien sûr. Mais le wokisme est une extension du domaine de la lutte… du gauchisme si j’ose dire.  Je m’explique. Le gauchisme a distillé le poison de l’égalitarisme dans l’école : c’est le collège unique, le laxisme des enseignants qui, pour ne pas heurter les élèves ou les familles, surnotent sans modération. Or, si tous les élèves sont égaux, il n’y a plus d’encouragements ni de félicitations qui tiennent, il n’y a plus de “tall puppy”, plus de mauvais élèves, plus de forts ni de faibles… Cette logique au fond d’égalitarisme participe de la pensée woke, qui veut qu’au- nom de l’égalité, on admette toutes les revendications, même les plus absurdes. Revendications identitaires, revendications héritées de ce qui s’apparente parfois à un certain révisionnisme historique, etc. Ces considérations ont pris une place telle à l’école, qu’elles ont fini par chasser là encore l’enseignement des fondamentaux et même, les modalités jugées archaïques de l’enseignement de ces fondamentaux – l’histoire de l’Occident par exemple.

Là où le wokisme a eu raison du gauchisme, c’est qu’il l’a en quelque sorte dépassé. La logique woke ne vise pas l’égalité entre les êtres. Conformément au cauchemar orwellien, elle affirme que certains êtres sont plus égaux, plus respectables que d’autres, parce qu’ils appartiennent à des minorités qui, s’identifiant comme telles, se revendiquent comme essentiellement incompatibles avec le rêve unique d’un corps social républicain, français, affranchi des déterminismes sociaux et culturels…

Peut-on réellement changer les choses si lon nattaque pas au-delà de lenceinte de l’école, la sphère familiale pour réduire ces fractures ? L’école est-elle trop souvent montrée du doigt pour expliquer la fracture sociale ?

La logique – très silencieusement mais unanimement décriée – de la carte scolaire a considérablement aggravé la ségrégation sociale des élèves. Il y a, donc, une convergence des problématiques sociale et scolaire. D’où l’urgence de réintroduire une liberté de choix de l’école de nos enfants…

Quant aux familles, je crois au contraire qu’il faut leur laisser une marge de manœuvre plus importante dans l’éducation de leurs enfants. L’école et les services de l’Etat doivent remédier aux apories de l’éducation familiale quand elle existe ; mais les cas particuliers n’ont pas vocation à faire système. Sur le fond, bien sûr que l’Etat devrait agir de façon plus courageuse, en créant et en garantissant un sas de protection entre la famille et l’école, pour empêcher que les professeurs ne deviennent systématiquement la cible de parents violents, parfois eux-mêmes sous-éduqués, qui s’attaquent en toute impunité aux fonctionnaires d’Etat.

Jean-Michel Blanquer a indiqué vouloir revenir aux fondamentaux à l’école « lire, écrire, compter » quel est votre avis ? Doit-on délaisser les matières dîtes « secondaires » ?

Encore une fois, je crois qu’il est vital de revenir aux fondamentaux. J’attendais notamment du Ministre qu’il remédie à la casse des Humanités orchestrée par son prédécesseur Vallaud-Belkacem. J’ai été déçue, comme beaucoup d’autres Français. Il vient d’achever d’assassiner les lettres anciennes, mais aussi la philosophie, pour ne citer que ces deux matières. Il convient de regarder les actes, pas les discours chez JM Blanquer pour faire le vrai bilan de son action.

La montée de lenseignement privé est-elle une bonne chose ?

L’enseignement privé ne croît qu’à proportion de la déception grandissante existant à l’égard de l’Education nationale.  L’attachement en France au caractère public et partagé de l’éducation est  fort, et ce n’est qu’à contre-coeur que les Français se sont résolus à scolariser dans le privé leur enfant.

Si l’enseignement privé se sert réellement de sa liberté pour enseigner différemment tant sur le fond que sur les méthodes, alors cet engouement pour les écoles libres sera salutaire. En revanche, si les écoles privées sont des clones de l’Education nationale qui se distinguent uniquement parce qu’ils sont ”mieux tenus” du point de vue de la discipline, alors ce succès des ces écoles privées et payantes sera un recul pour la France. C’est pour cela qu’il est si capital que l’Etat respecte et favorise les libertés constitutives des écoles  privées qui doivent se comporter en écoles ”libres”.

Propos recueillis par Paul Gallard

Un commentaire

  1. DELESTRE Dominique

    Nous n’étions pas d’accord mon épouse et moi-même à ce sujet. Elle m’a quitté ; elle n’est plus là. Mais elle qui était favorable à l’école publique raison avait. Quant à mon émoi sur les bancs de l’école publique un court instant avait peiné alors que parmi les modernes il se devait d’étudier. Désormais nous deux enfants se doivent de plus loin s’en aller et à leurs propres enfants nos vieilles règles leur donner.

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