(Entretien) Bernard Asso, « Nous sommes sortis du lit de notre Histoire »
(Entretien) Bernard Asso, « Nous sommes sortis du lit de notre Histoire »

(Entretien) Bernard Asso, « Nous sommes sortis du lit de notre Histoire »

A quel moment historique a-t-on basculé d’une société collective à un avènement de l’individualisme ?

La société individualiste est montée en gamme et en puissance. En France, le respect des libertés individuelles a toujours existé avec la progression du droit et l’affirmation des libertés individuelles. Le triomphe des “moi d’abord” qui se complaisent dans l’assouvissement de leurs envie et qui rejettent un “nous” nécessitant un sacrifice. Je situe historiquement ce basculement à l’arrivée au pouvoir en France de Valéry Giscard-d’Estaing suivi par un grand événement planétaire : la chute du mur de Berlin. Avant Giscard-d’Estaing, le système était orienté par la pensée gaulliste, promouvant l’idée que la France et sa survie, obligent les Français. Les Français conservaient dans leur esprit que cette idée de la France les dépassait. Beaucoup des survivants des guerres mondiales connaissaient le prix du sacrifice ultime.

Cet individualisme n’est-il pas né également d’une abstraction de la notion de devoir dans les sociétés modernes ?

Oui. Je dirais même que c’est pire. Le concept de “devoir” est une conséquence d’un choix philosophique initial, à partir du moment où l’on considère, selon la vision protestante, que Dieu vous a donné la grâce de réussir et d’être présent sur terre, alors vous avez le droit d’affirmer votre “moi”. Ce sont les libéraux qui ont cette idée, ils siègent d’ailleurs à gauche. Quand vous considérez qu’un “nous” est plus important qu’un “moi” alors l’idée de bien commun apparaît dans votre esprit de manière plus évidente. Quand à l’inverse, on considère le “moi” supérieur à tout autre “nous”, on revendique d’abord les bénéfices du “moi”.

Vous évoquiez l’idée de Nation, c’est-à-dire se sentir appartenir à un ensemble, est-ce que cet amour nécessaire se désagrège ?

En effet, il se désagrège en minorités qui considèrent qu’elles sont supérieures à la majorité, c’est une hypothèse médiane. C’est la tendance actuelle woke, au nom d’une situation victimaire présupposée. L’autre hypothèse, c’est un délitement. Nous connaissons une bataille des mots sur le champ politique. Chaque notion est reliée avec une émotion et, à certains moments, elle peut ne produire plus aucune émotion. D’autres fois, c’est une éradication volontaire, c’est le cas du système scolaire actuel qui a volontairement affaibli toutes les matières pouvant évoquer le passé et les origines de notre histoire commune. Le programme de terminal est devenu dérisoire quand on le compare aux anciennes générations. Le Conseil Constitutionnel a reconnu le droit de s’exprimer autrement qu’en français, que l’écriture inclusive est encouragée dans les universités, que l’administration fiscale française a envoyé une circulaire interdisant l’appellation “madame” ou “monsieur”. Nous sommes sortis du lit de notre Histoire…

Vous avez une analyse intéressante des déconstructeurs, quel est leur objectif ? De quelle société rêvent-ils ?

C’est une autre saga. La French Theory, c’est au commencement des philosophes français qui, dans les années 60, ont décrit la reproduction des élites françaises, issues des mêmes classes sociales et fréquentant les mêmes lieux de socialisation. Pour eux, nous ne faisions que reproduire un modèle ne correspondant pas à l’idéal de liberté. Nous étions dans une phase de freudo-marxisme. Cette idéologie avait pour objectif de déconstruire le “sur-moi” et faire en sorte de démontrer que l’on pouvait aboutir à une vision déconstruite. C’étaient des penseurs de qualité, intelligents mais nihilistes. Ils voulaient décontruire pour tout reconstruire sur de nouvelles bases.

Ces idées se sont diffusées dans les campus américains. Une pensée a toujours besoin de maturer et de trouver des fanatiques pour la transmettre. Le contexte de Guerre Froide n’était pas un terreau fertile pour une idéologie pouvant fragiliser les grandes puissances occidentales. La chute du mur de Berlin a totalement changé la donne. Aux Etats-Unis le concept de “rêve américain” était fragilisé. Martin Luther King, quand il revendique les droits civiques pour les personnes noires de peau, il s’inscrit totalement dans une forme d’American Dream. Il ne veut pas faire sécession mais veut que ces personnes puissent avoir les mêmes droits que les autres citoyens, les mêmes chances de réussite. D’où les premières mesures de réserver des places aux personnes noires dans les universités. Les Wasps avait mis en place une véritable ségrégation à l’encontre de cette population. La pensée de Luther King a été dépassée avec la revendication de prise du pouvoir et notamment en réintroduisant l’origine dans l’identité : Afro Américain ou latinoaméricain par exemple. Cette vision est en contradiction totale avec le modèle du melting pot.

Au XXIème siècle, on a franchi une nouvelle étape, ces idéologues se sont inscrits dans une volonté de réécrire l’histoire américaine par le prisme des minorités. Ces personnes se sentant offusquées que le “nous” ne prenne pas en compte sa propre histoire, y compris dans le domaine des différenciation sexuelle. Cette vision, on la retrouve au sein de certains champs universitaires, en particulier ceux des sciences sociales. Leur stratégie est d’instiller une cupalbilité voire une perception d’un péché initial si vous êtes blanc, patriarcal et hétérosexuel. Cette stratégie est vieille comme le monde, le but est de diaboliser l’adversaire. Les marxistes l’avaient utilisée pendant la guerre en nous accusant de colonialisme et d’impérialisme. Certains y croyaient et s’auto-flagellaient, d’autres regardaient cette idée avec dédain en pensant que c’était un effet de mode. Cette mécanique aboutit aux Etats-Unis à un risque sévère d’implosion. Peut-on faire un “nous” avec une coalition de “moi” ? Non.

Le “moi” d’abord est-il toujours accompagné d’un “vous” ?

Ils sont tellement passionnés par leur “moi” qu’ils n’ont pas le temps de s’occuper d’un “vous”. D’abord parce que ce “vous” peut être un autre individu encore plus malheureux et malade que soi. C’est vraiment un recentrage narcissique de la société. Narcisse est mort noyé dans son propre égo.

Le contexte en Ukraine peut-il faire revivre un esprit national ?

Il faut s’entendre sur la notion de “valeurs”. C’est un mot fort en émotion avec l’acceptation du sacrifice pour protéger les nôtres. La République n’est pas fondée sur des valeurs mais sur des principes. Un principe est un postulat ; la République c’est ça, elle est fondée sur cinq principes : la loi, la souveraineté, la nation, la laïcité et le citoyen. Après tout en découle, la devise est une incantation, une ligne de mire à atteindre. Cela étant dit, l’Europe s’est construite sur un héritage gréco-romain autour de la notion de liberté que nous partageons. Elle partage également l’idée de souveraineté, que le roi est empereur dans son royaume mais avec une mutualisation le cas échéant. Est-ce que pour autant ces valeurs qui sont les nôtres nous amènent à nous rassembler contre quelqu’un d’identifier ? Jusqu’à présent, on s’est organisé pour résister, pour ne pas tomber dans un système excluant la liberté. Aujourd’hui, on continue de résister, sous le parapluie troué américain, j’aurais préféré que les Européens aient la capacité industrielle de défense. Doit-on aller plus loin que la résistance ? Non. Déjà que la Russie est dans les bras de la Chine, qu’on ne sait pas si le successeur de Poutine ne sera pas pire, a-t-on les moyens d’infliger une défaite à cette Russie ? Non plus.

Sur la victoire de Giorgia Meloni, n’est-ce pas un motif d’espoir ?

C’est une conséquence ou une victoire, cette union des droites. Pour moi, c’est une conséquence de la lâcheté collective en Europe de ne pas accepter la réalité. Si nous avions pris en compte la chute démographique, le système capitaliste était-il prêt à accepter une relance nataliste plutôt que par l’introduction d’une nouvelle population. La variable d’ajustement choisie c’était les salaires, en pensant qu’ils pourraient renvoyer la main d’œuvre. Qui a payé tout cela ? Les contribuables locaux. Il aurait fallu mettre en place un système fiscal avantageux pour les familles nombreuses. On avait la possibilité de recourir à des facilitations fiscales pour sauver notre pays. L’erreur fondamentale est d’avoir considéré que la Nation n’avait plus sa place dans l’histoire en Europe alors que c’est le cercle le plus parlant. C’est la conséquence de la montée d’un doute sur la capacité des nations à résister au pouvoir de l’Europe technocratique. Les citoyens sont méfiants vis-à-vis de la construction européenne en grande partie par le poids des juges. Ils ne sont pas élus que ce soit ceux de la CEDH qui tire à boulet rouge sur la souveraineté des Etats de même que les juges de Bruxelles cherchant à faire respecter une série de traités favorisant la libre concurrence. Cette vision bénéficie aux grands groupes, à aucun moment à l’agriculteur ou aux EPI. Si le politique n’a plus de pouvoir alors pourquoi le citoyen ira voter ? La guerre en Ukraine a posé aussi des questions existentielles, pourquoi fait-on la guerre pour les intérêts américains ? Quels sont les intérêts de l’Europe ? Vous avez aussi les conséquences directes de ces non-choix. En Italie, la chute démographique est terrifiante. Comment conjuguer le retour d’une démographie dynamique avec un phénomène d’explosion des migrations ? Une pauvreté s’installe en Italie, le système des petites entreprises italiennes s’effondre. Le gaz russe était important pour l’Italie. L’alliance des droites rassurait plus pour résoudre ces échecs.