(Entretien) Bruno Jeudy, « Le régalien est l’un des points faibles d’Emmanuel Macron »
(Entretien) Bruno Jeudy, « Le régalien est l’un des points faibles d’Emmanuel Macron »

(Entretien) Bruno Jeudy, « Le régalien est l’un des points faibles d’Emmanuel Macron »

Bruno Jeudy est rédacteur en chef de Paris-Match.

Bonjour monsieur Jeudy, la présidentielle se profile, la candidature Zemmour a-t-elle rebattu les cartes ?

Oui, cela a rebattu les cartes de la pré-présidentielle. Au début de chaque campagne, des surprises apparaissent, par exemple au moment où on a l’annonce du président sortant, de même quand la campagne se cristallise. Nous sommes dans la précampagne, l’automne qui précède le scrutin, et c’est le moment de l’émergence de ce genre de candidats. Ils perturbent l’ordre établi ou sèment la zizanie. Parfois, ils veulent même simplement peser sur les thèmes ou désorganiser des camps. C’est le cas d’Éric Zemmour. Il était encore journaliste au Figaro et éditorialiste à CNews avant l’été, et en lançant la campagne médiatique autour de son livre, on a vite compris que l’objectif n’était pas que de vendre ses ouvrages. La raison de ce bal médiatique était plutôt de préparer son entrée en campagne, dont l’officialisation devrait intervenir dans les prochaines semaines.

Croyez-vous toujours au duel Macron-Le Pen ?

C’est un duel qui a toujours été contesté par les Français dans la plupart des enquêtes d’opinion. Ils étaient à la fois les mieux placés dans les sondages avant l’été, mais en même temps, les Français s’opposaient au match-retour lorsqu’on leur demandait s’ils le souhaitaient. Par ailleurs, nous savons très bien, instruits par le passé, que les finales annoncées trop longtemps en avance font souvent flop. C’était le cas de celle de Juppé quasiment élu à l’automne, celle de Dominique Strauss-Kahn, celle de Lionel Jospin ou d’Édouard Balladur. Les seuls matchs installés qui se sont tenus : le Mitterrand-Chirac de 1988 et le Sarkozy–Royal, qui a commencé au printemps précédant la présidentielle et a peu bougé durant la précampagne puis la campagne. Cette fois-ci, les choses sont incertaines. Avant l’été, on pensait que Marine Le Pen était plus ancrée qu’Emmanuel Macron et, finalement, elle est plombée par la candidature d’Éric Zemmour. Il lui a siphonné près de la moitié des suffrages.

Comment peut-on expliquer le siphonnage des électeurs de Marine Le Pen ?

D’abord, Marine Le Pen a enchainé les mauvais résultats électoraux locaux, après un succès en demi-teinte aux Européennes dans lesquelles elle a fait moins de voix que la précédente. Les municipales n’ont pas été bonnes, les régionales et départementales encore pires. Les listes du Rassemblement national ne sont arrivées en tête qu’en PACA alors que les listes lepenistes étaient en tête dans cinq régions en 2015. On avait donc déjà constaté ce recul de l’extrême-droite aux régionales. Marine Le Pen était déjà en difficulté avant l’été. La deuxième chose : à trop vouloir se banaliser et se normaliser, elle a perdu le fil de l’antisystème. Aux régionales, l’abstention a finalement touché les candidats RN. Le lepenisme, ce sont d’abord les questions migratoires, de sécurité, d’identité ; Marine Le Pen s’est trompée de thème en misant sur la liberté pour sa campagne, avec l’affiche « Liberté, Liberté chérie ». Cette affiche a été très peu vue sur les affichages de France.

On a reproché la couverture faite par Paris-Match sur Éric Zemmour, certains pensant même que c’était pour le déstabiliser, quel est votre avis ?

Paris-Match ne cherche à déstabiliser aucun candidat. Paris-Match a fait deux grandes enquêtes sur Éric Zemmour : une, avant l’été, qui racontait les coulisses de la préparation de sa candidature à l’Élysée et une seconde à la rentrée, pour faire le portrait de Sarah Knafo qui est sa conseillère, et la femme qui a sans doute transformé le Zemmour polémiste en un futur candidat. Dans cette enquête, on a vu qu’il existait une relation pas seulement politique, pas seulement professionnelle. On a traité l’ensemble de la dimension de cette personnalité importante dans l’entourage d’Éric Zemmour.

Quels sont les enseignements à tirer des débats des Républicains ?

Le premier enseignement, c’est que les débats sont cordiaux, ils ne sont pas à couteaux tirés comme en 2016. L’ambiance est moins pesante entre eux, j’ai pu le constater en étant présent dans les coulisses du débat de BFM TV. Le deuxième enseignement, c’est qu’on débat sur le fond et tente de séduire les adhérents sur des thèmes dominants : la sécurité, l’immigration, la justice et le pouvoir d’achat. Ils travaillent beaucoup leur incarnation. Dans le fonds, ils sont proches idéologiquement, avec une petite distinction pour Éric Ciotti qui, lui a choisi de camper le plus à droite. Le troisième enseignement de ces deux débats : avant les deux autres et l’audition très importante devant le Conseil national, Valérie Pécresse, à mon sens, a marqué des points en étant précise dans ses propositions. Elle est bien préparée et montre un dynamisme qui la remet dans le jeu. Au début de cette campagne, elle était pourtant assez en retrait. Éric Ciotti est celui qui s’adresse le mieux au cœur des adhérents en faisant du « Zemmour Light ». De ce point de vue, l’ombre d’Éric Zemmour plane sur ce débat et, par ses prises de position, il a poussé la droite plus à droite. Xavier Bertrand a fait des prestations prudentes mais sans erreurs. En revanche, Michel Barnier a été une déception pour beaucoup de cadres et adhérents. Il est piégé par sa proposition sur le moratoire, un mot qui l’a distingué au début de la campagne mais qui, aujourd’hui, apparait inconsistant et pas assez précis par rapport aux concurrents. Il évoque des normes et règlements de manière imprécise alors que Valérie Pécresse sort des propositions détaillées et Xavier Bertrand des solutions tranchantes.

Le vainqueur de ce congrès peut-il remporter les présidentielles ?

Oui. Il a une chance de les gagner mais il faut qu’il atteigne le second tour. La division par deux des voix de Marine Le Pen crée aujourd’hui une incertitude pour la qualification au second tour de celle-ci. La jauge est plus basse et permet aux Républicains d’espérer. Il leur faudra mener une campagne dynamique, créer de l’enthousiasme et élargir leur spectre politique afin d’éviter l’effet de tenaille entre un Emmanuel Macron qui fera campagne à droite et la les extrêmes qui tenteront de garder leur avantage dans les sondages. Ils sont les mieux à même pour talonner Emmanuel Macron voire le battre s’il commet des erreurs.

Comment expliquer cette absence de la gauche dans les débats ?

La Gauche affiche au total une capacité électorale qui n’a jamais été aussi basse. Si l’on totalise les intentions de vote, on est à moins de 30 % pour les candidats du camp de la gauche, ce qui est historiquement le niveau le plus bas de la Cinquième république. Elle ne se remet pas de la présidence François Hollande et de l’échec de son quinquennat. Ce camp est totalement émietté et morcelé. Les gauches restent irréconciliables, selon la formule de Manuel Valls. Le Parti socialiste reste à l’état de coma, sa candidate n’imprime pas. Jean-Luc Mélenchon est en difficulté dans sa capacité à se réinventer pour une troisième candidature. Au fond, seul Yannick Jadot, s’il sait élargir son spectre, peut espérer franchir la barre des 10 % et pourquoi pas plus en cas de mobilisation de la jeunesse.

Pour en revenir à la droite, sur quels axes et problématiques doit-elle insister pour remporter ces élections ?

Le régalien apparait comme l’un des points faibles d’Emmanuel Macron. Ensuite, l’idée de sortir d’une forme d’en même temps et le besoin de clarté se fait sentir, en particulier pour la droite patrimoniale. Ensuite, l’espoir des Républicains est d’appuyer sur la personnalité d’Emmanuel Macron qui reste clivante malgré le fait que sur cette fin de mandat, il apparait comme moins impopulaire. Il y a quand même une césure entre la France des métropoles et celle des territoires. L’électorat rural est très important, près de 50 % des Français habitent dans des villages de moins de 10 000 habitants. On sent quand même que pour cet électorat, Emmanuel Macron et les marcheurs sont très loin d’être populaires.

Propos recueillis par Paul Gallard