(Entretien) Bruno Retailleau, « Je n’oublie pas que c’est Emmanuel Macron qui a fragilisé la filière nucléaire »
(Entretien) Bruno Retailleau, « Je n’oublie pas que c’est Emmanuel Macron qui a fragilisé la filière nucléaire »

(Entretien) Bruno Retailleau, « Je n’oublie pas que c’est Emmanuel Macron qui a fragilisé la filière nucléaire »

Bonjour Monsieur Retailleau, vous êtes l’auteur du livre “Aurons-nous encore de la lumière en hiver ?” (2021) aux éditions de l’Observatoire. Un ouvrage sous-titré « Pour une écologie du réel ». Qu’est-ce que pour vous cette écologie du réel ?

L’écologie du réel, c’est une écologie qui ne cède pas à la déraison. Or l’écologie politique, qui donne le « la » dans le débat, a basculé dans la déraison. Elle revendique même, désormais, l’irrationalité : on a beaucoup ri quand Mme Rousseau, lors de la primaire écologiste en 2021, avait déclaré préférer « les femmes qui jettent des sorts aux hommes qui construisent des EPR ». On n’aurait pas dû. Car on sait désormais que ces délires irrationnels ont, sur le nucléaire, trouvé des partisans au sein même de l’Etat. Jusqu’à son sommet puisque F. Hollande comme E. Macron ont cédé à la pression écologiste. 

Nous devons incarner l’écologie de la raison, contre l’écologie des émotions et des obsessions, qui poursuit un agenda caché n’ayant rien à voir avec le climat : la décarbonation, ce n’est pas la déconstruction. Quel rapport entre les sapins de Noël, les barbecues ou le Tour de France, et la lutte contre le réchauffement ?

Le titre de votre livre renvoie également à la question énergétique, étroitement liée à celle de l’environnement. Quelle politique énergétique d’avenir préconisez-vous pour la France ?

L’extrême gauche tente depuis des années de dissocier, voire d’opposer, la question énergétique des enjeux environnementaux. Or, je pense que ceux-ci sont étroitement liés. 

On n’apportera aucune réponse aux dérèglements climatiques en portant des doudounes ou des cols roulés en hiver mais en décarbonant tous les secteurs de la vie collective, des industries aux loisirs. Cela signifie que nous aurons besoin de beaucoup plus d’électricité bas carbone que nous n’en consommons aujourd’hui. D’ici 2035, RTE prévoit que la demande en électricité se situera entre 580 et 640 TWh en 2035, contre 460 en 2022.

Pour relever ce défi, la France a une chance : l’énergie nucléaire. Il faut évidemment construire de nouveaux réacteurs, mais également innover en lançant dès aujourd’hui la construction de petits réacteurs nucléaires modulaires, en relançant le programme Astrid qui développait des réacteurs de IVe génération fonctionnant grâce au recyclage de combustibles usés, etc.

Mais nous devons aller encore plus loin et nous projeter, par exemple, sur la fusion nucléaire. Commençons dès à présent à structurer un début de filière et à investir massivement dans cette promesse de reproduire sur Terre l’énergie inépuisable du soleil et des étoiles. La France est déjà partie prenante du projet international ITER avec plus de trente autres pays. Mais nous devons avoir notre propre projet pour être prêts le jour où la science le sera, afin de ne pas dépendre de la Chine ou des Etats-Unis.

On entend un discours écologiste de remise en cause de l’efficacité écologique des barrages hydrauliques, notamment par leur impact biologique. Qu’en pensez-vous ? Peut-on se passer d’une énergie qui représente environ 12 % de la production électrique annuelle en France ?

Il est évident que nous ne pouvons pas et que nous ne devons pas nous passer d’une telle source d’énergie. Pas plus d’ailleurs que nous ne devons, pour des raisons de souveraineté, suivre les orientations de la Commission européenne qui voudrait que l’exploitation des concessions hydroélectriques soit ouverte à la concurrence. 

RTE, que j’évoquais précédemment, est d’ailleurs très clair : nous ne pourrons décarboner les activités humaines qu’en combinant la modernisation du parc nucléaire et le développement des énergies renouvelables. Or, le renouvelable, ce n’est pas que le solaire et l’éolien, qui ne peuvent être que des énergies d’appoint car elles sont intermittentes et non pilotables. L’eau, au contraire, qui est une source d’énergie stockable, pilotable, non-délocalisable et parmi les plus vertes au monde, doit avoir sa place dans notre mix énergétique. La rénovation des barrages existants ainsi que la construction de nouveaux barrages hydroélectriques permettraient de gagner 20% de capacité de production d’électricité. C’est énorme !

Trouvez-vous que le Gouvernement a été à la hauteur face à la hausse des prix de l’énergie qui a frappé nos artisans et commerçants ?

Le Gouvernement n’a fait que gérer les conséquences de sa propre inconséquence. 

Je n’oublie pas que c’est Emmanuel Macron qui a fragilisé la filière nucléaire, qui assurait aux Français une énergie décarbonée, abordable et abondante, en fermant Fessenheim, en maintenant encore jusqu’à récemment la fermeture de quatorze autres réacteurs nucléaires d’ici à 2035, en arrêtant le programme Astrid, etc. Emmanuel Macron a beau jeu de reporter la faute de la hausse du prix de l’énergie sur le Covid ou la guerre en Ukraine, mais la vérité, c’est qu’il en est l’un des principaux responsables. Et ce sont les Français qui payent la facture de ses erreurs.

Au Sénat, nous avons estimé le coût, entre 2021 et 2023, de l’ensemble des mesures visant à freiner la flambée des prix de l’énergie à 85 milliards d’euros. Dont 40 milliards pour financer le bouclier tarifaire et les différents amortisseurs.  Avec ce montant, nous aurions déjà pu payer la construction de huit EPR2, soit deux de plus que ceux annoncés par Emmanuel Macron l’an dernier.

À l’horizon 2025, le mécanisme de l’ARENH (Accès Régulé à l’Énergie Nucléaire Historique) devra être réformé. Quelle sera la proposition des Républicains pour garantir une préservation du pouvoir d’achat des consommateurs tout en permettant une bonne fourniture de l’énergie ?

La prochaine réforme de l’ARENH devra faire en sorte que le mécanisme de formation des prix de l’énergie permette de couvrir les investissements nécessaires pour augmenter les capacités de production et maintenir notre souveraineté. Ce n’est qu’en produisant plus d’électricité bas carbone que nous pourrons à la fois assurer la décarbonation de notre économie et préserver le pouvoir d’achat des ménages. Certaines pistes de réforme, qui sont avancées aujourd’hui, ne vont pas dans ce sens. 

La Commission a ainsi émis l’idée d’un mécanisme qui mettrait à contribution les pays dont les coûts de production d’énergie sont inférieurs au prix du marché. Autrement dit, une taxe serait imposée aux pays qui produisent de l’énergie grâce au nucléaire ou à l’hydraulique pour subventionner ceux qui doivent acheter du gaz ou du charbon pour produire leur électricité. J’ignore si cette idée ira à son terme, mais ce qui est sûr, c’est qu’un tel mécanisme me parait inacceptable pour la France.

Après des pertes records en 2022, EDF a fait l’objet d’une nationalisation le 8 juin dernier. Que pensez-vous de cette mesure prise par le Gouvernement ?

La gestion d’EDF illustre parfaitement les errements du Gouvernement en matière de souveraineté énergétique. Après avoir voulu démembrer l’entreprise, le voici qui la nationalise. 

Une nationalisation, après tout, pourquoi pas ? Mais, avant tout, pour quoi faire ? Permettra-t-elle de résorber la dette d’EDF qui se monte à 40 milliards d’euros ? Je rappelle que celle-ci a été contractée alors que l’Etat possédait déjà 84% des actions de l’entreprise. Aboutira-t-elle à inverser les pertes astronomiques causées par le manque d’entretien des centrales ? Non, celles-ci ont été justement entrainées par la décision de ramener la part du nucléaire à 50% du mix énergétique, comme l’a très justement expliqué Jean-Bernard Levy. Sera-t-elle un préalable à une actualisation de l’ARENH, qui oblige également EDF à revendre à perte une partie de l’électricité qu’il produit à ses concurrents ? Non, Emmanuel Macron a déjà affirmé qu’il attendrait la réforme du mécanisme en 2025.

Ce dont a surtout besoin EDF, c’est d’un cap et d’une vision de long terme. Tout ce qui manque à Emmanuel Macron.

Bernard Accoyer a évoqué l’existence d’un puissant lobby anti-nucléaire – au profit des énergies solaires et éoliennes -soutenu par des États qui cherchent à affaiblir la France, mais aussi l’Europe. Est-ce que la défense de la souveraineté énergétique de l’Union et de ses États-membres sera l’un des enjeux des prochaines élections européennes ?

Il y a quelques mois, la commission d’enquête parlementaire sur la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France a publié ses conclusions. Et elles sont accablantes : il existe un lobbying antinucléaire au cœur des institutions européennes qui évidemment, a agi contre notre nos intérêts. 

Ce dogme antinucléaire a déjà fait des ravages : l’exclusion de cette énergie des green bonds ; l’exclusion des centrales nucléaires classiques de la liste des technologies couvertes par le Net Zero Industry Act, pensé comme une réplique à l’IRA américain ; l’exclusion toute récente, dans le cadre de la réforme de l’ARENH, des centrales nucléaires existantes des contrats à long terme noués entre producteurs et Etats membres et grâce auxquels l’Etat garantit un prix fixe aux producteurs d’électricité ; etc.

Le fait que le nucléaire ait pu finalement être intégré dans la taxonomie européenne a été une vraie victoire, mais le combat est loin d’être définitivement gagné. Evidemment, ce sujet devra être au cœur des élections européennes, comme il est d’ailleurs au centre de l’action menée par notre délégation au Parlement européen, présidée par François Xavier Bellamy.

Quelle est l’écologie de droite pour demain ?

La droite a, sur l’écologie, une voix singulière à porter, une vision originale à dessiner : c’est l’écologie humaine. Celle qui, au fond, exprime notre conception de l’homme comme à la fois un être de transformation, capable par la science et l’innovation « d’entreprendre du neuf » comme disait Hannah Arendt, de relever les enjeux les plus lourds ; mais aussi un être de permanence, de conservation, conscient que c’est aussi en retrouvant le sens du lieu mais également le sens des limites, que nous pourrons relever le défi écologique. 

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je me suis opposé au CETA, comme je m’oppose à un vaste accord de libre-échange avec le MERCOSUR : il est irresponsable, tant sur le plan économique qu’écologique, de faire venir par cargos entiers des aliments que nos agriculteurs français produisent déjà. De même, il faut une vraie taxe carbone aux frontières de l’UE. Cela ne signifie pas évidemment qu’il faille abandonner l’échange par principe et tout sacrifier au localisme ; mais il est évident que la crise climatique vient remettre en cause certains dogmes économiques établis au début des années 90.

Propos recueillis pas Théo Dutrieu

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