(Entretien) David Chanteranne, « L’Histoire de France n’était pas uniquement centrée autour de Paris »
(Entretien) David Chanteranne, « L’Histoire de France n’était pas uniquement centrée autour de Paris »

(Entretien) David Chanteranne, « L’Histoire de France n’était pas uniquement centrée autour de Paris »

Bonjour David Chanteranne, vous êtes l’auteur d’un ouvrage très intéressant qui retrace la construction de la Nation française à travers ses régions. Vous présentez, dès lors, une succession d’événements historiques qui ont, pour vous, participé à l’établissement de cette Nation. Qu’est-ce qui vous a poussé à rédiger ce livre ?

La principale motivation était de faire comprendre que l’Histoire de France n’était pas uniquement centrée autour de Paris, ce dont on est plus ou moins conscient lorsque l’on n’est pas originaire de la capitale. La seconde raison, et selon moi la plus importante, est qu’il faut toujours se rendre compte que l’Histoire est une sorte de puzzle qui s’est constitué. Pour le comprendre il faut à la fois s’emparer les événements et ce qu’il en reste aujourd’hui dans notre patrimoine.

Vous consacrez votre premier chapitre à la plus vieille cité de France : Massalia (Marseille). Pourquoi avoir fait ce choix ? Quelle a été l’influence de la présence phocéenne dans la région ?

La raison première est assez simple : l’Histoire de France commence avec cette première incursion. C’est un événement fondateur car c’est la rencontre de deux cultures : d’un côté grecque, de l’autre celte. Ces cultures se rencontrent autour d’une cité qui reste, de nos jours, fortement marquée par cette influence phocéenne.

Nous savons que cette rencontre est entourée de légendes. Tout l’intérêt du livre était de rappeler, par la visite de Marseille telle qu’elle est à présent ce qui pouvait nous ramener à ces légendes , ensuite en quoi cette rencontre a marqué les esprits et les apports qu’elle a pu créer dans les décennies et siècles suivants et enfin ce qu’il en reste dans le présent de manière plus diffuse.

Vous évoquez les mythes. La Nation se construit autour d’un certain nombre de légendes communes. Est-ce que le travail de démystification mené par l’historien contrevient à la construction de l’œuvre nationale ?

Le travail de l’historien consiste à faire les deux. C‘est-à-dire comprendre pourquoi l’on cristallise des événements dans une certaine mythologie, par facilité, ou au contraire la transmission orale se fait par des concepts forts et déterminants. C’est indéniable que pour construire une Nation il faut se repérer mais aussi qu’elle s’incarne dans des personnages ou événements fédérateurs. C’est l’aspect événementiel. Ensuite, le travail de l’historien consiste à démêler le vrai du faux, à comprendre que ce sont sur des sources que l’on s’appuie et non sur des légendes. Il nous faut déterminer ce qu’il convient de retenir et mobiliser pour comprendre notre Histoire actuelle.

Votre ouvrage rappelle l’extension progressive et périlleuse, à travers les siècles, de la souveraineté royale au milieu du monde féodal qui a permis la construction de la Nation française. Comment expliquer la réussite d’une telle construction en voyant que le cours des événements aurait pu, de nombreuses fois, basculer ?

Il y a plusieurs éléments. Mais je pense que ce qui consiste à regarder l’événement tel qu’il est permet de comprendre ce basculement. En Histoire, il n’y a pas de déterminisme, il ne faut jamais l’oublier. Il faut prendre les éléments avec beaucoup de recul sans se dire que l’épisode lui-même est déjà en germe dans les précédents événements : il n’y a pas de conséquences automatiques. De cette manière, on est beaucoup plus enclin à voir les événements et les analyser pour comprendre qu’il y a plusieurs facteurs qui peuvent expliquer l’arrivée d’un épisode par rapport à un autre.

Depuis 1789, la France semble s’être centrée sur Paris. Quels sont les personnages qui ont véritablement impulsé la centralisation ? Quels en ont été leur objectif ?

Il y a eu trois événements majeurs.

Le premier est la volonté de centralisation impulsée par Louis XIV et le pouvoir absolutiste. Il avait compris que la Fronde avait été essentiellement provoquée par de petites baronnies qui continuaient d’exister à travers la France. Pour avoir une paix au sein du Royaume et un contrôle plus fort des différentes provinces, il fallait que le monarque incarne et ait un lieu de pouvoir. On aboutit alors à Versailles. Cela est suivi par l’envoi de commissaires et d’intendants de la Couronne dans les territoires, posant ainsi les prémices de l’Administration moderne.

La seconde étape – et non des moindres – est la Révolution française. C’est à cet instant qu’un choix important se pose : faut-il organiser la France comme l’avait souhaité l’Ancien régime ou, au contraire, faire émerger une certaine idée fédérale ? On se souvient de la fameuse fête de la fédération du 14 juillet 1790 (que nous commémorons chaque année). Cet événement montrait cette lecture envisagée. Or par la suite le comité de salut public, et Robespierre en particulier, a cherché, avec les Jacobins, à unifier la France avec un pouvoir centralisateur fort qui venait de Paris.

Enfin, troisième étape, c’est Napoléon, qui se réclame l’héritier de la Révolution et d’une partie de la pensée jacobine. Il fait alors la même lecture en se disant que si on laisse trop parler les particularismes culturels, linguistiques ou autres, il y a un risque de laisser aller des éléments de déstabilisation au moment où la France a besoin de protéger ses frontières.

Après ces épisodes, il n’en demeure pas moins qu’il s’est produit des événements majeurs qui montrent que ces régions continuent à exister et qu’elles apportent énormément dans la compréhension même de notre destin national.

Aujourd’hui, la France dispose d’un complexe échelonnage de collectivités territoriales qui souffrent de difficultés soit d’identité ou alors de taille pour pouvoir peser dans les enjeux modernes. Serait-il judicieux, à une époque où l’on souhaite décentraliser l’État, de réfléchir à organiser l’Administration de notre pays en prenant en considération les provinces historiques qui se dessinent à travers les cartes historiques ?

C’est compliqué. Parce que cela reviendrait à dire que, d’une certaine manière, on cherche davantage à comprendre l’Histoire sous cet angle seul. Or il y a beaucoup plus de complexité dans tout cela. Il faut essayer de comprendre l’Histoire avec les matériaux dont on ne dispose pas immédiatement. C’est-à-dire qu’il y a des découvertes archéologiques ou des découvertes faites par la lecture de témoignages ou à travers la presse. Tous ces éléments permettent de comprendre de manière beaucoup plus subtile des évolutions et c’est aussi le but de ce livre. À travers l’expérience, la découverte de la proximité, de la découverte patrimoniale, on comprend les différents éléments tels que la topographie mais aussi à travers la lecture des spécialistes locaux : il est ainsi permis de comprendre des pans entiers qui ne sont pas expliqués de façon livresque ou archivistique.

Propos recueillis par Théo Dutrieu

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