(Entretien) Écolucide, « Nous défendons une écologie audacieuse »
(Entretien) Écolucide, « Nous défendons une écologie audacieuse »

(Entretien) Écolucide, « Nous défendons une écologie audacieuse »

Bonjour Écolucide, vous êtes un média qui s’intéresse aux sujets écologiques par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Que vous permet l’utilisation de ces médias de diffusion ?

Déjà un grand merci de nous permettre de nous exprimer ici. Pour répondre à votre question : les réseaux sociaux sont de loin l’interface la plus pratique pour créer des communautés et interagir. Aujourd’hui, l’immense majorité de notre audience nous connait grâce à Instagram, une appli avec laquelle on a grandi et dont on s’approprie les codes. Les interactions sont faciles, et les discussions avec nos abonnés, sont nombreuses et parfois passionnantes. 

Écolucide existe depuis plus de 3 ans, et nous n’avons cessé de puiser nos forces dans notre communauté en ligne. Monteur, rédacteurs, graphiste : l’équipe s’est étoffée et rassemble des étudiants ou jeunes professionnels de tous horizons académique : études d’ingénieur, agronomie, science politique, commerce… Nous avons même un CTO (chief technical officer dans le jargon) qui s’occupe de la création de notre futur site web. Par ailleurs, si vous lisez ces lignes et que vous aimeriez nous rejoindre, n’hésitez pas à nous contacter sur un de nos réseaux ! 

Enfin, Écolucide s’inscrit dans ce que les Anglais appellent le « citizen journalism » ou plus simplement le journalisme citoyen. Nombre de médias suscitent défiance et mépris. Ce qui permet à des figures et des acteurs plus indépendants d’émerger sur les réseaux sociaux, même si au fond, ces nouveaux acteurs sont eux aussi appelés à se structurer, et donc à perdre en indépendance. Notre rédaction est très attachée à une certaine éthique héritée de la charte déontologique des journalistes, ce qui ne nous empêche pas d’adopter des approches moins conventionnelles. Ainsi, publier nos articles sur les réseaux sociaux permet à nos abonnés de compléter nos informations. L’espace commentaire fait partie intégrante de nos articles.  Sans envoyer de fleurs à notre communauté, nombre de personnes qui nous suivent sont qualifiées et bien placées pour apporter une réelle plus-value informationnelle. 

Quelle est la méthode que vous privilégiez pour traiter ce sujet ?

Au cours de la première année de la création d’Écolucide, on a plutôt privilégié une approche thématique. Le constat, c’était que le débat écologique était balloté d’actualités en actualités, sans véritable vision cohérente. Il fallait impérativement se former sur la grande diversité des enjeux écologiques, quitte à se désintéresser de la politique du moment. Qu’aurait vraiment apporté un article pour critiquer Sandrine Rousseau ? Ces premiers mois ont été bénéfiques pour se former. 

Avec le temps, il est devenu de plus en plus dur de procéder par approche thématique. Chaque mois, on s’organisait autour d’un grand thème : énergies fossiles, énergie renouvelable, transport, agriculture… Mais le format devenait trop rigide. Alors on a évolué vers quelque chose de plus souple : nos rédacteurs proposent d’intervenir sur des sujets qui les passionnent, ou de décrypter avec intelligence les actualités du moment. Nos articles sont ensuite relus sur notre serveur Discord, et n’importe qui peut être relecteur. Puis on publie selon le calendrier et les possibilités de chacun. 

Que pensez-vous de la façon dont les sujets écologiques sont majoritairement traités dans les médias ?

C’est difficile de répondre à cette question, car on peut accéder à du contenu de très grande qualité, mais malheureusement, ce n’est pas le contenu qui intéressera le plus. Une polémique sur le barbecue fera bien plus réagir que le dernier rapport du GIEC ou du Shift Project. Il est tentant de se réfugier dans de vaines polémiques par paresse intellectuelle. 

Néanmoins, on peut constater un réel progrès quant au traitement des questions écologiques. Autrefois, ces questions étaient reléguées à l’arrière-plan, c’est moins le cas aujourd’hui. Au fond, les médias traditionnels et les médias non-conventionnels sont assez représentatifs de l’opinion publique. Ce qui explique tout un tas de contradictions et de postures idéologiques. 

Existe-t-il des biais lorsque l’on traite l’écologie ? Si oui, lesquels ?

Parce que l’écologie a des conséquences sur la sphère politique : il existe un biais politique indéniable.  Certains l’ont mieux compris que d’autres, notamment à gauche de l’échiquier politique. Et il faut le dire, la gauche s’est bien plus emparée du discours écologique que la droite ou le centre. Pour le meilleur et pour le pire. N’oublions pas que Fessenheim a été fermée pour des raisons politiques : Hollande voulait contenter EELV. N’oublions pas aussi que la gauche se servira de l’écologie pour justifier son idéologie progressiste. Mais n’oublions pas que la gauche a le mérite de soulever certaines dimensions essentielles à une transition écologique efficace : justice sociale, sobriété, baisse de la consommation. La décroissance ne doit pas être un gros mot, n’en déplaise à la droite. 

De temps à autre, on entend la droite de M. Ciotti expliquer que l’écologie est de droite, qu’il faut s’émerveiller devant la nature, que le nucléaire c’est bien, et que les écolos à la fin ça commence à bien faire. Bien faiblard et peu audible, surtout quand on voit le même Ciotti gémir quand Air France ne voudrait desservir plus Paris-Nice (pour des raisons de rentabilité),  « une décision honteuse et scandaleuse » selon lui… 

Entre une gauche souvent complètement à côté de la plaque sur les questions énergétiques, et une droite qui n’a pas saisi l’ampleur du défi qui nous attend, les biais ne sont pas prêts de disparaître d’un claquement de doigt. 

Sur vos réseaux, vous utilisez beaucoup les « mêmes ». Quelles sont les raisons qui vous poussent à utiliser l’humour pour traiter ces questions écologiques et environnementales ?

Déjà, je salue votre francisation de ce que les Anglais appellent « memes », les Français ont du talent à revendre en la matière. L’humour permet de décupler notre visibilité, bien aidé par la magie algorithmique et le sentiment de connivence qu’il crée. Notre stratégie est simple : placere et docere, ou plaire et instruire si vous préférez. Par le divertissement, on peut amener un internaute à s’intéresser à nos contenus plus sérieux. 

Mais Écolucide ne deviendra pas un compte parodique, rassurez-vous. Je crois que trop de parodie, trop d’ironie, trop d’humour nous rendrait cynique, et nous donnerait le sentiment que nous sommes supérieurs à l’objet de notre mépris. Voilà pourquoi on met un point d’honneur à continuer notre travail d’analyse. 

Vous êtes pour « une écologie pragmatique, enracinée et audacieuse ». Dans les faits, à quoi correspond cette écologie ? Quels en sont les objectifs ?

Certains nous voient comme des écolos de droite, ou comme la caution écolo des gens de droite sur Instagram. Mais je ne pense pas que se revendiquer de droite ou de gauche soit très pertinent pour nous, surtout quand on s’intéresse exclusivement aux questions écologiques. 

Depuis trois ans Écolucide a bien évolué. Au début, nous voulions défendre une écologie libérale axée sur la croissance verte. Trente heures de discours de Jancovici, et quelques claques conceptuelles plus tard, nous avons changé, nous avons évolué et nous continuerons de le faire. L’écologie est tombée dans les clivages, dans une guerre de chapelles. Et nous ne laisserons pas les choses se faire ainsi. 

Par pragmatique, nous entendons une écologie qui encourage à des gens de droite et de gauche de travailler ensemble. Une écologie qui s’adresse aussi aux électeurs de Marine Le Pen et d’Eric Zemmour. Une écologie où les gens se parlent et se respectent, sans se traiter d’ « ayatollahs verts » « de bobos hommes-soja » ou de « xénophobe-racialo-nationalistes ». 

Laissons de côté Sandrine Rousseau, et commençons déjà à mettre les sujets qui comptent sur la table : notre dépendance au pétrole (les questions énergétiques sont absolument fondamentales), notre gestion des réfugiés climatiques, l’avenir de nos mobilités, de nos modes de vie, la relocalisation de notre industrie, la décarbonation de notre économie, les questions de biodiversité, la sobriété évidemment… Un chantier gigantesque et palpitant nous attend, et non, la technologie seule ne nous sauvera pas. 

Le pragmatisme écologique, c’est celui qui dépasse les querelles qui bloquent toutes avancées concrètes. C’est celui qui acte de la situation de crise écologique, pour mieux planifier notre avenir proche. Les travaux du Shift Project, par exemple ne manquent pas d’un certain pragmatisme qui pourra plaire à droite comme à gauche. 

Ensuite, nous parlons d’enracinement. Un terme qui fait parfois l’objet de suspicion par une certaine gauche. Pourtant, l’enracinement est un mot magnifique : un mot qui nous rappelle que nous héritons d’un monde à préserver et à transmettre. Certaines traditions évoluent, certaines perdent de leur sens, mais nombre d’entre elles sont belles et méritent qu’on se battent pour elles. En agroforesterie, on plante des arbres pour empêcher l’érosion et le lessivage des sols. Pour nous guider à travers la flèche des temps, nous aurons besoins de repères. 

Enfin, nous défendons une écologie audacieuse. Audacieuse dans le sens où nous ne voulons pas vous servir de l’eau tiède et des demi-mesures. Nous ne voulons pas d’une écologie parasitée par des mots hérités du marketing anglo-saxon, une écologie où tout le monde donne l’impression de s’agiter, tout ça pour continuer à faire du « business as usual ». Nous voulons réveiller les consciences, exercer notre inventivité. Nous n’avons pas peur de choquer, de secouer un monde parfois apathique et résigné. « De l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace » aurait dit Danton. Mais rassurez-vous, on tient davantage que Danton à garder toute notre tête. 

Propos recueillis pas Théo Dutrieu

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