(Entretien) Fabien Bouglé, « Sans énergie, un pays meurt ! »
(Entretien) Fabien Bouglé, « Sans énergie, un pays meurt ! »

(Entretien) Fabien Bouglé, « Sans énergie, un pays meurt ! »

Bonjour Fabien Bouglé, vous êtes expert en politique énergétique. Pouvons-nous aujourd’hui penser à élaborer une politique environnementale sans toucher aux questions énergétiques ?

La première chose que l’on peut dire est que toute forme d’énergie a un impact environnemental, il est impossible de dire qu’il y a une immaculée conception dans la production d’énergie. De ce fait, tout mode de production d’énergie, quel qu’il soit, a un coût environnemental qu’il ne faut pas négliger. Ensuite, il reste surtout la question des particules fines qui sont produites, notamment par la production énergétique issue du charbon, ainsi que l’émission des gaz à effet de serre. Dans ce contexte, le nucléaire reste le mode de production écologique ayant le plus faible impact environnemental avec une faible artificialisation des sols, une utilisation mesurée de matière première, un coût de production minime, une absence de rejet dans l’atmosphère, de pollution et d’émission de gaz à effet de serre. C’est à l’honneur de la France d’être l’un des meilleurs pays au monde pour sa politique environnementale grâce à son énergie nucléaire, couplée avec sa production d’hydroélectricité.

De ce fait oui, la problématique du choix du mode de production d’électricité à un impact sur les questions écologiques.

Vous avez été invité à participer au colloque de l’IHEDN « Énergies et défense : réalités, souverainetés, perspectives ». L’énergie est-elle aujourd’hui devenue un enjeu stratégique majeur dans le monde contemporain ?

Tout-à-fait ! Je dirais que nous sommes passés d’un enjeu de « transition énergétique » à un enjeu de « souveraineté énergétique ». La crise liée au Covid, la guerre en Ukraine, le sabotage de Nord Stream 1 et 2 et les nombreuses opérations de guerre informationnelle sur la question de l’énergie ont montré que l’on était entré de plain-pied dans une guerre de l’énergie que je qualifie de « Troisième Guerre mondiale ». Jamais, dans l’histoire de l’humanité, l’énergie n’avait été au centre de toutes les préoccupations des pays. Elle est devenue l’arme, la cause et objectif de ce conflit mondial : on fait la guerre pour avoir de l’énergie, on fait la guerre militaire avec l’énergie et on fait la guerre par la maitrise de l’énergie. L’objet de mon troisième livre « Guerre de l’Énergie au cœur du nouveau conflit mondial » est de montrer qu’un pays qui ne maîtrise pas ses sources d’énergie devient totalement vassalisé et dépendant des autres pays tandis que celui qui maîtrise ses sources d’énergie assoit son pouvoir géopolitique au niveau mondial en assurant sa domination sur les pays en besoin. Aussi, plus particulièrement à notre époque de chaos mondial, la question principale de la souveraineté énergétique prend évidemment le dessus sur la question de la transition écologique qui, par certains égards, ne répond pas à la problématique d’indépendance énergétique. Nous avons changé de paradigme et nos pays doivent passer d’une « transition  énergétique » inspirée par l’Energiwende allemand à une « disruption énergétique » orientée sur le modèle français.  

Vous avez justement évoqué votre dernier ouvrage. Les ressources et capacités de production énergétiques sont-elles devenues une nouvelle variable de mesure de la puissance des États comme ont pu l’être les réserves d’or ou encore l’indicateur de croissance économique ?

C’est exactement cela et c’est la thèse de mon livre ! C’est ce qui explique notre entrée dans ce conflit mondial. Cette guerre a pour objectif la maîtrise des sources d’énergie. Le premier chapitre de mon livre explique que l’énergie domine tout. On ne peut rien faire sans énergie : pas d’agriculture performante, pas d’agroalimentaire, pas de transport, pas d’industrie, pas d’industrie de défense, pas d’hôpitaux, pas de médecine, pas d’extraction, etc. Sans énergie, un pays meurt : elle est le sang de la société contemporaine. Ceci d’autant plus qu’on est passé d’une société archaïque avant la découverte du pétrole en 1859 à une société complètement dépendante des ressources énergétiques.

Effectivement, l’énergie et son contrôle supplantent tout bien avant l’or. Aujourd’hui, un pays qui n’a pas de ressources énergétiques, n’a pas de puissance ! Imaginez un organisme avec un cœur, mais qui n’a pas de sang, il agonise jusqu’à l’extinction. Sang d’un pays l’énergie est vital non seulement pour son développement économique, mais aussi afin de consolider sa souveraineté. La maîtrise et le contrôle d’un système énergétique d’un pays fait partie de l’essence même de la souveraineté. Aussi, dans l’échiquier mondiale actuel, on a trois grands pôles.

Le premier est le pôle américain qui, depuis 2016, n’est plus dépendant des autres pays (avant 2016, ils étaient dépendant à hauteur de 30 % d’importation d’énergie de pays tiers) grâce à l’extraction du gaz et du pétrole de schiste. Les Américains exportent même leur surplus.

Le deuxième pôle est celui de la Russie qui se trouve dans la même situation. Elle ne dépend d’aucune importation et est donc assuré d’avoir sa souveraineté énergétique.

Au milieu de cela, vous avez l’Europe qui est dépendante à hauteur de 55 % de ses importations d’énergie. L’Europe ne peut rien faire sans dépendre de ses fournisseurs d’énergie. Au sein de l’Europe, on trouve des pays plus favorisés que d’autres, notamment la France qui est l’un des moins dépendant (45 % d’importation d’énergie) ; en revanche, l’Allemagne est l’un des mauvais élève (65 % d’importation d’énergie) derrière des pays comme l’Italie, le Portugal ou l’Espagne qui sont autour des 70 % d’importation. Dans ce grand conflit mondial, l’Europe est assurément en situation de faiblesse.

Vous avez évoqué la souveraineté énergétique. Au niveau européen, cette souveraineté doit-elle être détenue par les États ou alors il faudrait la transférer à l’Union européenne ?

La souveraineté énergétique doit totalement dépendre de la politique des États. Chaque pays doit être souverain dans son choix de mix énergétique et de ses relations avec ses fournisseurs d’énergie. En revanche, on peut avoir des accords industriels. Tout dépend d’un choix de société : voulons-nous aller vers une Europe des Nations ou une Europe fédérale ? Ces dernières années, l’Europe de l’énergie s’est transformée en Europe fédérale avec le Traité de Lisbonne qui a conféré les grandes lignes énergétiques des pays. L’Allemagne en a profité pour imposer son Energiwende, c’est-à-dire les éoliennes couplées au gaz puis au charbon. L’objectif de créer une souveraineté énergétique européenne est de créer une Europe fédérale qui supplante tout. La notion de marché européen de l’électricité, de pacte énergétique est une immixtion dans la souveraineté des pays et une atteinte grave à l’esprit et à la lettre des grands traités créateurs de la Communauté européenne.

Après, rappelons que la Communauté Européenne a été créé sur les deux traités fondateurs de Rome de mars 1957 : le traité de la CEE (Communauté économique européenne) et celui de la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom). Ce sont ses bases fondatrices qui reposent sur les échanges économiques et la coopération industrielle dans le domaine nucléaire. Remettre en cause le traité Euratom, c’est remettre en cause l’Union européenne elle-même. Donc l’on peut tout-à-fait concevoir une Europe des Nations qui promeut des coopérations industrielles dans le domaine de l’énergie nucléaire dans laquelle la France a un leadership par sa maîtrise de cette énergie. Elle peut offrir cette technologie à ses partenaires européens en étant le maître d’œuvre. Cette vision est parfaitement conforme aux valeurs initiales de l’Union Européenne telle qu’elle a été créé à Rome avec ces deux traités. 

Le 21 novembre 2023, le Parlement européen a reconnu l’énergie nucléaire comme une énergie verte. Quels sont les enjeux autour de cette reconnaissance au niveau communautaire ?

C’est un enjeu fondamental. Dans le cadre des grandes lignes de l’Union européenne, cela va signifier que l’énergie nucléaire pourra être prise en considération de la même manière que les énergies intermittentes. De ce fait, les objectifs qui pourraient être mis en œuvre dans un objectif d’installation d’énergies décarbonées vont permettre un financement du nucléaire et ainsi permettre aux États-membres de développer plus considérablement le nucléaire.

C’est un retour à l’esprit et à la lettre de l’Union européenne dont je me réjouis ! La France a très bien œuvré pour permettre de faire une place de l’énergie nucléaire au sein de l’Europe. Cependant, il reste encore beaucoup à faire parce que le lobbying allemand est très fort pour trouver des parades en mettant des cailloux dans la chaussure du nucléaire français.

Sur quelle stratégie énergétique la France doit-elle se fonder pour demain ?

La France, en 1973, a fait le choix de déployer le plan Messmer. Ce plan prévoyait la construction de treize réacteurs nucléaires au moment du choc pétrolier de 1973. Le contexte que nous connaissons aujourd’hui est très semblable à celui que connaissait la France d’alors. Le plan Messmer avait pour vocation de diminuer la dépendance de la France aux énergies fossiles dont le prix était une variable maîtrisée par les pays de l’OPEP. Comme j’ai pu le dire à l’occasion du colloque de l’IHEDN, pour retrouver des solutions actuelles aux dépendances d’énergie fossile polluante, il faut prendre en exemple le Traité Euratom de 1957 d’une part et le plan Messmer d’autre part. 

Je prône pour que la France soit motrice dans l’émergence d’un plan nucléaire européen (PNE) qui serait un plan Messmer, à l’échelle de l’Europe, de déploiement du nucléaire. Cela suppose la modification du traité Euratom pour qu’il soit modernisé en intégrant les nouveaux États-membres, intéressés par l’émergence de ce nouveau nucléaire. Ce plan utiliserait à la fois des technologies anciennes – mais modernisées – que sont les réacteurs à eau pressurisé (REP), mais également d’assurer le développement des nouvelles technologies du nucléaire : petit réacteur modulaire (PRM), fusion nucléaire, super générateur, réacteur à neutron rapide et réacteur au sodium liquide. Il y a une incroyable opportunité industrielle pour réindustrialiser la France et l’Europe dans l’objectif d’assurer une souveraineté énergétique de la France dans l’Europe avec une électricité décarbonée et non-polluante. La seule solution pour assurer la souveraineté énergétique de la France est d’accélérer sur le nucléaire en France et en Europe et cesser d’utiliser les énergies intermittentes qui viennent principalement de Chine. Aussi, à l’approche des élections européennes, il faut que nos gouvernants aient conscience que le développement du nucléaire constitue un atout formidable pour l’Europe. 

Propos recueillis par Théo Dutrieu

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