(Entretien) Julien Aubert, « L’Allemagne a une double raison de combattre le nucléaire »
(Entretien) Julien Aubert, « L’Allemagne a une double raison de combattre le nucléaire »

(Entretien) Julien Aubert, « L’Allemagne a une double raison de combattre le nucléaire »

Bonjour Julien Aubert, les européennes approchent à grand pas, vous aviez dès 2020 proposé un « Livret vert sur l’écologie humaniste », avec comme point important la défense des agriculteurs. Les normes européennes sont-elles pénalisantes pour les agriculteurs français ?

Le problème est surtout qu’il n’y a pas une application uniforme des normes dans tous les États de l’Union européenne. Par conséquent, les agriculteurs français qui bénéficient d’une Administration française, extrêmement zélée sur l’application des normes écologiques et environnementales, se retrouvent parfois en concurrence avec des producteurs agricoles intra européens qui n’ont pas les mêmes entraves. Cela pose évidemment des difficultés.

En plus de ceci, il y a des approches nationales qui peuvent être différentes. Par exemple, sur le diméthoate, un produit utilisé pour traiter la cerise et contre lequel la France a pris une décision avant-gardiste que l’on ne trouvait pas dans les autres pays de l’Union. On a aussi eu ce débat sur le glyphosate. 

Effectivement, il y a un problème générique de l’agriculture européenne qui a abandonné l’objectif de souveraineté alimentaire et d’autosuffisance au profit de logique transversale, d’agroécologie qui vise à faire de l’agriculteur d’abord un jardinier. Cela pose un sujet parce que l’on vient s’intéresser à la question des rendements compte tenu d’une multiplication de parasites. Dans une compétition qui ne se fait pas à armes égales en défaveur de la France.

Au niveau européen, d’autres normes font l’objet de discussions, notamment en matière énergétique. Comment expliquer la volonté de l’UE de fragiliser l’énergie nucléaire au profit des énergies renouvelables plus polluantes ? 

D’abord parce que l’Union européenne est le masque d’intérêts nationaux qui s’effacent face à du lobbying. Nous le savons, l’Allemagne a pris un poid considérable dans la construction européenne et cette dernière a une double raison de combattre le nucléaire : la première est idéologique, elle est sortie du nucléaire parce qu’elle estime être une énergie dangereuse ; la deuxième est qu’elle est très dépendante de l’énergie fossile en faisant le choix des énergies renouvelables, nécessitant l’utilisation de gaz pour combler les intermittences de ces énergies, donc le chancelier ne veut pas en faire un biais compétitif vis-à-vis de la France au  sein de l’Union européenne.

L’écologie de droite doit-elle passer par la défense du nucléaire ? 

Je ne sais pas ce qu’est une écologie de droite : je préfère l’expression d’écologie humaniste. Parce que c’est plus large, c’est-à-dire que c’est une écologie qui place l’Homme au cœur de l’écologie. Rappelons que l’écologie est la maison et qu’au sein de cette maison il doit bien y avoir l’Humain. 

Or l’industrie nucléaire fait travailler des centaines de milliers de Français. C’est ce qui permet à des dizaines de millions de Français d’avoir une électricité à bas coût. C’est ce qui permet d’avoir à nos entreprises d’avoir une compétitivité au niveau des prix efficace. 

Donc c’est un élément essentiel pour l’Humain et pour son développement.

C’est pourquoi je défend le nucléaire. Je ferai remarquer aussi qu’il existe des gens de gauche qui défendent le nucléaire, ce qui retire tout caractère d’écologie de droite.

Des avancées importantes en matière de gestion des déchets nucléaires remettent en cause la critique de cette énergie décarbonée. N’est-ce pas une preuve que la solution se trouve dans la recherche et la science ? 

Oui, bien-sûr.  D’ailleurs, les écologistes radicaux l’ont bien compris puisqu’ils ont toujours tenté d’étouffer la science : Superphénix ou Astrid, qui étaient des réponses aux problèmes des déchets en recyclant à l’infini le combustant usagé, ont été délibérément asphyxiés.

La dernière solution était le stockage profond. Nous avons des militants écologistes qui n’en veulent pas.

Ce qui est intéressant c’est de voir le différentiel d’approche avec des pays scandinaves. Je m’étais rendu en Suède, pays très nucléarisé, dans lequel l’on a pas de débats sur les déchets parce que les Suédois sont pragmatiques, y compris les écologistes ! Ainsi, ils ont opté pour le stockage profond et sécurisé plutôt que de les laisser à l’extérieur. 

Les écologistes français ont, eux, pris un virage contraire. C’est-à-dire qu’au lieu d’opter pour le stockage profond, ils préfèrent un stockage en surface avec tous les risques que cela peut comporter pour la pollution des terres.

C’est ainsi que nous voyons que nous n’avons pas de vrais écologistes dans notre pays.

L’idée de réindustrialisation apparaît comme une solution aux enjeux écologiques afin de limiter les importations de pays lointains. Est-ce une solution viable et surtout réalisable ? Quelle doit être l’échelle ? Européenne ou nationale ? 

La réindustrialisation ne peut se faire qu’avec un acteur centralisateur et qui a une stratégie. Indéniablement, cet acteur ne peut pas être européen parce que l’ADN économique de l’Union européenne est anti-colbertiste. Privilégiant la libre-concurrence, son objectif n’est pas de coordonner les acteurs mais d’empêcher qu’un acteur se place en situation de monopole. 

Ça ne peut donc se faire qu’au niveau français, à condition que l’on est une énergie compétitive.

Ensuite vient un flou. Nous pouvons avoir une industrie plus verte et vertueuse mais il faudra se heurter au fait que, incontestablement, l’industrie pollue par plusieurs manières : visuellement, sonoriquement ou encore en cas d’accident. Ceci n’est pas débattu car nous avons perdu l’habitude d’avoir des usines. Mais, en toute logique, nous aurons ces débats qui émergeront. Mais qu’il y aura aussi un empiètement sur des terres.

Or, on remarque que, pour l’instant, le Gouvernement cherche plutôt à empêcher l’artificialisation des terres tout en affirmant qu’il souhaite réindustrialiser. Il se trouve donc en pleine contradiction.

Comment expliquer notre retard en matière d’infrastructures énergétiques et économiques alors que nous étions précurseurs sous le général de Gaulle puis Georges Pompidou ? 

Simplement parce qu’il y a eu une absence d’investissement. Pour parler d’infrastructures « basiques » : les poteaux électriques de ce pays ont tous été faits dans la fin des années 1970. Ainsi, ils vieillissent tous en même temps. C’est pour cela que l’on a un programme de remise en état du réseau cuivre.

Aussi, il y a eu, au tournant des années 2000 l’idée que l’on pouvait être un pays de services qui consommerait les produits manufacturés dans d’autres pays. Finalement, cette société post-industrielle voit son rêve affronter. La Covid en a été le révélateur en montrant toute la mesure de notre dépendance.

De plus, il y a eu, également, une influence européenne qui fait que, par définition, avoir un ministère de la stratégie industrielle ou de l’industrie au plan national était incompatible avec la philosophie des règles européennes qui pose un respect du droit de la concurrence et qui sont donc coercitives pour toute idée de soutien à l’industrie.

Dorénavant, alors que les États-Unis se sont lancés dans un grand programme de subventionnement de leur industrie, on s’aperçoit des limites de l’approche européenne.

Que pensez-vous de la proposition d’Éric Ciotti de réunir un G7 des grands pollueurs pour aboutir à des propositions concrètes en matière de réduction des déchets et des émissions de gaz à effet de serre ?

Sur le thème de la pollution, il faut faire attention à ce qu’on l’on qualifie de pollution. Le CO2 n’est pas, en soi, une pollution. Il est émis naturellement. Sinon dans ce cas là, toute matière organique est polluante.

Il faut bien distinguer les émissions de gaz à effet de serre, qui ne sont pas une pollution mais dont l’accumulation peut provoquer un réchauffement climatique, des autres types de pollution. Cette distinction permet de distinguer les États. En effet, nous pouvons avoir des pays qui émettent une grande quantité de CO2 mais qui ne rejettent pas de particules fines ou ne polluent pas de cours d’eau.

Une fois que l’on a déterminé ce que l’on vise, revenons à ce qu’il y a d’intéressant dans l’idée d’Éric Ciotti : mettre autour de la table ceux qui sont véritablement responsables et qui ont la main sur la courbe des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Parce qu’on a des débats dans le COP avec une centaine d’États mais, finalement, il n’y en a que quelques-uns qui comptent réellement. Cela permettrait de mettre en place une responsabilité environnementale là où on n’en retrouve pas.

De la même façon que nous avons constitué un Conseil de sécurité au sein des Nations-Unies, on peut y voir cette idée pour l’émission de gaz à effet de serre. Néanmoins, je pense que ça ne résoudra pas un problème qui est que , fondamentalement, les Chinois ne semblent pas encore prêts à faire les efforts nécessaires. 

Propos recueillis pas Théo Dutrieu

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