(Entretien) Laurence Trochu, “Je ne me reconnais absolument pas dans cette conception qui fait de l’homme l’ennemi de la femme”
(Entretien) Laurence Trochu, “Je ne me reconnais absolument pas dans cette conception qui fait de l’homme l’ennemi de la femme”

(Entretien) Laurence Trochu, “Je ne me reconnais absolument pas dans cette conception qui fait de l’homme l’ennemi de la femme”

Crédit Photo : Revue Charles

Bonjour Madame Trochu, quel regard le conservatisme porte-t-il sur le féminisme ?

Pour aborder le sujet de la condition féminine, je propose un changement de logiciel. Il faut libérer les femmes du féminisme. Le féminisme est un des mécanismes de déconstruction de la société toute entière, il en est même un des fers de lance.  Il établit l’homme et la femme comme des adversaires, dans une concurrence qui somme la femme d’être l’égale et même la supérieure du modèle masculin dont elle veut pourtant se débarrasser. On a eu trente ans de féminisme revendiqué au nom de l’égalité, est-ce que ça a vraiment été efficace, rien n’est moins sûr. Les contradictions de ce féminisme déconstructeur sont une impasse dont les femmes sortent perdantesJe ne me reconnais absolument pas dans cette conception qui fait de l’homme l’ennemi de la femme. En fait, je ne suis pas féministe !  

On dit de Simone de Beauvoir qu’elle a été l’inspiratrice du féminisme avec son fameux “On ne naît pas femme, on le devient”. Elle a eu un rôle prédominant dans ce regard porté sur les relations entre hommes et femmes : en les percevant sur le mode de la domination-soumission, elle a réduit la féminité et la masculinité à des constructions sociales qu’il faut nécessairement déconstruire. Mais il y a une source bien antérieure. La liquidation des sexes est déjà visible chez les Saint-Simoniens. Petit à petit, est affirmée l’idée que les femmes, parce qu’elles sont différentes des hommes, sont empêchées de mener une existence à part entière. La libération de la femme va être un thème fort du saint-simonisme qui va parfois au-delà de l’égalité, jusqu’à sacrer la femme pour détrôner le mâle. La solution proposée est alors celle de l’indifférenciation pour parvenir à une égalité véritable. Dépasser les genres pour ne retenir que l’individu, ce qui ne se divise pas. Les disciples de Saint-Simon ont ainsi ouvert la voie à la liquidation des identités sexuelles, ce que recouvre parfaitement l’expression « gender fluid ». On retrouve dans le nouveau monde du féminisme l’accomplissement de la doctrine saint-simonienne tendant vers la perfection et l’égalité, incarnée par l’androgyne. 

La fluidité, le mouvement, c’est un répertoire cher à Emmanuel Macron qui écrit dans Révolutionque chacun doit « pouvoir choisir sa vie», ce que ses conseillers Amiel et Emelien complètent en affirmant que chacun « a plusieurs vies possibles qui l’attendent et a besoin de pouvoir les explorer, en luttant contre tous les déterminismes. ». On le voit ici, Emmanuel Macron est bien de gauche.  Depuis l’abandon de la question sociale au profit de la politique des identités, depuis le glissement de l’attention aux classes populaires vers celle portée aux minorités sexuelles, religieuses ou ethniques, la race et le genre constituent une grille de lecture de la société.

En quoi les femmes sont-elles perdantes ? 

Quand Alice Coffin en arrive à la conclusion qu’il faut séparer les hommes des femmes, que Caroline de Haas veut élargir les trottoirs pour éviter que les femmes ne soient importunées par les hommes, elles signent l’échec du féminisme. Le politique s’est engouffré dans une réglementation des mœurs et a largement contribué à ces nouveaux puritanismes qui sont l’impasse du féminisme. Au nom de l’égalité et de la liberté des femmes, il a édicté des règles fondées sur de nouveaux jugements moraux en même temps qu’il assiste impuissant à la brutalisation et l’ensauvagement de comportements dont les femmes sont les victimes. L’enjeu n’est pas d’avoir un nombre idéal de femmes dans les conseils d’administration. A cette récrimination bourgeoise, je préfère la volonté d’agir pour protéger les femmes des violences qu’elles subissent dans les quartiers islamiques de la France. 

Parce qu’on a liquidé l’éducation, la politesse, la civilisation comme autant de modèles à déconstruire, on assiste à l’échec patent du féminisme embourbé dans ses propres contradictions : Castration chimique au nom de la libération sexuelle, diktat de la PMA au nom du droit des femmes à l’enfant, menaces sur la sécurité des femmes européennes au nom du droit des minorités racisées, réification du corps de la femme dans la pornographie au nom du droit à la jouissance, réduction du débat sur le viol à une lutte des sexes, obligation d’avorter au nom du droit à choisir …  

Je crois qu’on peut dire que le féminisme est un danger pour les femmes et pour les hommes. L’existence des sexes est une donnée que les négationnistes du réel réfutent. A cet égard, c’est aussi l’image de la femme comme mère qui est rejetée. Respecter et protéger les femmes, c’est pourtant reconnaître et valoriser ce qu’elles ont d’unique, le fait de porter la vie et d’avoir avec l’enfant un lien charnel qu’aucune idéologie ne peut abolir, n’en déplaise à Simone de Beauvoir qui niait l’instinct maternel. Mépriser la femme qui fait le choix de se consacrer au soin et à l’éducation de son enfant est une violence faite aux femmes. 

Le conservatisme peut-il porter une contre-vision au féminisme ? 

Notre époque est dans « une crise de notre attitude envers tout ce qui touche au passé», comme le dit Hannah Arendt, y compris ce qui fonde notre manière d’être homme et femme dans le monde. Aux contradictions inhérentes aux féministes, le conservatisme répond par des mesures concrètes pour préserver le respect de leur dignité d’êtres humains et le respect de leurs droits politiques de citoyennes. Ceux qui nécessitent d’être discutés par le politique sont ceux qui relèvent de son champ, soit parce qu’ils constituent une vulnérabilité objective, et donc nécessitent pour les femmes des protections particulières (physiques, médicales, économiques), soit parce qu’ils impliquent le devenir de la société sur le plan politique. Que donc la société le prenne en compte a d’emblée une dimension politique. Quelles réponses politiques apportons-nous à cette manière de concevoir l’organisation du monde sur le mode de la complémentarité ? Je précise que la complémentarité est comprise comme complémentarité réciproque des sexes : la femme n’est pas le complément de l’homme mais le masculin et le féminin se répondent et se complètent l’un l’autre, tant sur le plan biologique que dans la vie sociale. 

J’identifie trois domaines qui relèvent du politique. 

Celui du droit à la protection de l’institution judiciaire lorsque les femmes sont victimes de violences : prononcer des peines réelles contre les agresseurs, donner à la femme victime de violences conjugales le droit effectif de rester dans son logement et faire respecter les mesures d’éloignement du conjoint violent, refuser l’emprise sociale de la charia qui est une loi incompatible avec l’égale dignité de l’homme et de la femme et un avilissement de la femme. 

Le deuxième domaine est celui du travail qui pose notamment la question de la place de la femme enceinte et de la jeune mère dans la société. L’urgence est de respecter le choix des parents dans l’organisation du congé parental. Mais ce n’est pas tant les lois qu’il faut changer que le regard sur la femme enceinte et les mamans. Un calcul des retraites qui intègre le temps passé à l’éducation des enfants serait également une mesure de justice sociale. 

Le troisième relève de la politique familiale. Les féministes ont transformé le lien primitif en chaîne. Il s’agit pour elles de défaire une réalité stable et rigide. Décomposition, recomposition, superposition sont les nouvelles manières de « faire famille ». Fin de la transmission du patronyme, effacement du père biologique et même de la mère biologique, parents numérotés … L’urgence est de protéger la filiation en inscrivant dans la loi qu’un enfant a un père et une mère. Une pétition à cet effet est en ligne sur le site de l’Assemblée Nationale https://tinyurl.com/ybd3bjynNous n’en serions pas là si le mariage avait été protégé constitutionnellement comme l’union d’un homme et d’une femme. Quant à la vie pratique des familles, le premier devoir du politique est de mettre fin à la confusion entre politique familiale et politique sociale en rétablissant l’universalité des allocations familiales sans conditions de ressources et en relevant le plafond du quotient familial à 3000 euros. Nos autres propositions sont à lire sur https://www.mouvementconservateur.fr/wp-content/uploads/2021/05/Le_Manifeste_du_Conservatisme.pdf 

Vous êtes présidente d’un mouvement politique, est-ce la preuve d’une montée de l’engagement des femmes en politique ? Comment donner envie aux femmes de s’engager en politique et à des fonctions élevées ? 

Que les féministes continuent ainsi à maltraiter la féminité en la caricaturant et vous verrez naturellement se lever en politique des femmes qui ne veulent pas d’une société où la lutte des classes se transforme en lutte des sexes.

Propos recueillis par Paul Gallard