(Entretien) Laurent Amelot, “Le grand projet de Xi JInping consiste à faire de la Chine la puissance centrale à l’horizon 2049”
(Entretien) Laurent Amelot, “Le grand projet de Xi JInping consiste à faire de la Chine la puissance centrale à l’horizon 2049”

(Entretien) Laurent Amelot, “Le grand projet de Xi JInping consiste à faire de la Chine la puissance centrale à l’horizon 2049”

Laurent Amelot est chercheur associé spécialiste de la politique étrangère chinoise à l’Institut Thomas More et enseignant à l’Institut d’Etude des Relations Internationales (ILERI). 

Bonjour monsieur Amelot, la Chine a remis le couvert concernant Taïwan ne va-t-elle pas tout simplement profiter de la crise en Ukraine pour attaquer cet Etat ? 

La Russie a attendu la fin des Jeux Olympiques d’hiver à Pékin pour débuter son invasion de l’Ukraine. La Chine la soutient du bout des lèvres à l’échelon bilatéral et s’abstient à l’Onu lors des votes la condamnant. Pourtant le partenariat sino-russe est l’axe structurant de la contestation de l’ordre international occidental et, au cours de ces dernières années, les forces armées russes et chinoises ont multiplié les exercices conjoints, mais également coordonné nombre de leurs exercices nationaux pour faire pression chacun sur leur front respectif sur les puissances occidentales. 

La pandémie de la Covid-19 a fortement fermé la Chine populaire, un pays déjà largement verrouillé et il est difficile d’imaginer quels sont les projets et débats au sein des instances politiques et militaires. Néanmoins, même si la campagne d’Ukraine offre une fenêtre d’opportunité à Pékin sur Taiwan, les Etats-Unis semblant aujourd’hui incapables de mener, ou de soutenir, des opérations de haute intensité sur deux fronts en même temps, il est peu probable qu’une attaque sur Taiwan soit engagée.  Les cadres géopolitique et stratégique sont singulièrement différents, tout comme la configuration géographique et Pékin, malgré ses constantes provocations militaires, préfèreraient prendre l’ile de Formose sans combattre. Le risque est grand d’affronter une forte résistance, de devoir détruire un appareil industriel stratégique pour le développement de sa puissance et d’administrer un territoire sans continuité géographique avec son centre, peuplé de gens réfractaires à l’autorité de Pékin. La pacification se bien plus difficile qu’à Hong Kong, par exemple. L’hypothèse d’une implication japonaise, en attendant l’intervention américaine, est une donnée que ne peut négliger Pékin dès lors qu’il s’agit d’appréhender la valeur des forces en présence. Mieux vaut favoriser l’interdépendance économique à des fins d’unification politique…. Les responsables politiques et militaires chinois vont probablement étudier avec la plus grande attention les opérations de guerre russes, celles de la résistance ukrainienne, les sanctions imposées à la Russie et leur impact sur le conflit, sur la stabilité intérieure russe et sur les stratégies de contournent mises en place.

Par ailleurs, et c’est peut-être le plus important, la Chine communiste entre dans une phase politique majeure avec le 20ème Congrès du PCC fin 2022. La priorité de Xi JInping cette année sera cet évènement au cours duquel il devra confirmer son pouvoir et son autorité. Maintenir un climat de tension permanente dans le détroit de Formose est une nécessité qui consiste, notamment, à tester le niveau et le degré de réactivité de la défense taiwanaise et de ses alliés, à provoquer une usure mentale du personnel militaire et matériel de l’outil de défense. Mais la priorité sera le 20ème Congrès, à moins qu’un incident se transforme en crise, voire conflit et ne rabatte les cartes…. 

Récemment en visite en Europe, le ministre de l’Intérieur chinois Wang Yi s’est montré très agressif sur la question taïwanaise en dénonçant la visite d’un ministre tchèque à Taïwan, comment expliquer ce durcissement du discours chinois qui navigue désormais à vue ? 

La République tchèque présidera aux destinées de l’Union européenne au cours du second semestre 2022, succédant à la France. Or le positionnement de Prague en faveur de Taiwan inquiète les autorités chinoises qui, dans un contexte de rivalité structurante avec Washington, voient se multiplier les gestes de rapprochement avec Taipei chez les Occidentaux pour leur plus grand déplaisir.  

On se souvient que l’actuel gouvernement tchèque était, à ses origines, plutôt favorable à Pékin. Mais les promesses non tenues par la Chine communiste en matière d’investissement et les protestations cinglantes des autorités pékinoises à la suite de la visite, non autorisée, d’une délégation parlementaire tchèque à Taipei à l’été 2020 ont bousculé les certitudes à Prague. L’ambassadeur de la Chine populaire a été convoqué pour explications et, progressivement, s’est amorcé entre Tchèques et Taiwanais un rapprochement en particulier sur les plans politique et économique. A titre d’exemple, les deux pays, avec la Lituanie et la Slovénie, ont créé un groupe de travail en vue d’une collaboration dans le domaine des semi-conducteurs, en parallèle à la conclusion d’accords en matière d’échanges et de formations scientifiques.

Toutefois, au-delà de la République tchèque, ce qui préoccupe Pékin, c’est l’attitude de plus en plus favorable à Taiwan des pays baltes, des PECO et des Etats balkaniques ainsi que l’ambiance fraiche lors des discussions du Forum 17+1. Ainsi, en novembre 2021, la Lituanie a franchi le pas en autorisant l’ouverture d’un bureau de représentation au nom de Taiwan à Vilnius. Sacrilège provoquant l’ire de Pékin dans la mesure où habituellement les bureaux taiwanais à l’étranger sont ouverts au nom de Taipei. Depuis, la Lituanie a été placé sous embargo total par Pékin et l’ensemble des entreprises incorporant dans leurs productions des pièces en provenance de Lituanie voient leurs produits bloqués par les douanes chinoises. En janvier 2022, alors qu’elle venait d’achever son semestre à la présidence du Conseil de l’Union, la Slovénie a annoncé négocier l’ouverture d’un bureau commercial taiwanais à Ljubljana, provoquant là aussi condamnations et sanctions de la part de la Chine continentale.

Ces décisions lituanienne et slovène sont révélatrices d’un gouffre croissant entre l’Union européenne et la Chine communiste et, au sein de l’Union, entre nombre de PECO et les pays balte et des Balkans, offensifs sur les questions chinoise et taiwanaise, et les pays de l’Europe de l’ouest, aux positions plus modérées, sinon ambiguës. Cette tendance s’observe aussi au sein du Forum de dialogue 17+1 où le niveau statutaire des délégations centre-européennes, baltes et balkaniques baisse, les critiques à l’égard de la Chine communiste deviennent plus précises et le spectre des échanges se restreint, même si les Etats les plus impliqués dans l’Initiative ceinture et route, comme la Hongrie, la Serbie ou la Grèce, adoptent une posture plus modérée.

Bruxelles a protesté, a déposé plainte auprès de l’OMC après les sanctions infligées à la Lituanie et à la Slovénie, mais cela n’est pas suffisant pour empêcher Pékin de vouloir imposer son narratif et sa doctrine de la « Chine unique » et contraindre les réfractaires. L’Europe doit être plus ferme. Son interdépendance économique lui offre des leviers d’influence sur Pékin qu’elle ne devrait pas hésiter à mobiliser. L’Ukraine, même si le cadre est différent, le montre. Toutefois, et plus simplement, la Lituanie et la Slovénie ne démontre-t-elle pas que Taiwan est en train de gagner la bataille des idées et des valeurs face à une Chine, totalitaire, toujours agressive et sur de son bon droit ?

L’Occident doit-elle craindre l’appétit expansionniste chinois – d’autant plus avec la montée en puissance stratosphérique de leur armée ? 

L’appétit expansionniste chinois, illustré par son défi militaire, est un vrai questionnement, mais aussi un véritable sujet de préoccupation pour les Occidentaux, comme pour les voisins de la Chine, qu’il s’agisse de Taiwan et du Japon, de la Corée du Sud et du Vietnam, des Philippines et de l’Indonésie.  Il se manifeste, dans les mers de Chine, par la revendication de plus de 90 % desdites eaux à travers la théories des neuf puis dix traits et se matérialise ou bien par une politique de provocation (Taiwan et Japon), ou bien par une politique du fait accompli par la prise de possession d’ilots et récifs transformés via une politique de poldérisation en mini-bases aéronavales (Vietnam et Philippines principalement). Ces manœuvres lui permettent d’imposer ses règles au mépris du droit de la mer, de menacer la liberté de circulation maritime et de disposer de points d’appui au cœur des mers éponymes afin d’opérer sans escale sur le détroit de Malacca et Taiwan. La prise de l’Ile de Formose serait aussi un moyen de rompre la continuité géographique du système d’alliances américaine sur la première chaine d’iles et d’offrir un axe libre et « protégé » de sortie pour la flotte sous-marine chinoise en direction des mers ouvertes. Au-delà des mers de Chine, la flotte souveraine de commerce chinoise se déploie selon les axes fixés par l’Initiative ceinture et route, via les « Blue Economic Passages », les voies de communications maritimes aux caractéristiques chinoises, à travers l’océan Indien vers l’Europe et l’Afrique, à travers l’océan Pacifique vers le Micronésie, la Mélanésie et la Polynésie. Ces déploiements maritimes accompagnent la construction d’infrastructures portuaires, susceptibles de devenir des points d’appui pour la marine chinoise en opération. Ils participent de la volonté de Pékin d’assoir sa domination sur les mers et les océans du globe en redessinant progressivement la carte des routes commerciales maritimes. Dans ce sillage, se déploie la marine de guerre chinoise sur l’ensemble de la planète, où opérations de lutte contre la piraterie maritime et exercices avec ses homologues russe, iranien et pakistanais, essentiellement, lui permet d’acquérir de l’expérience. Ainsi se construit une sino-mondialisation maritime.

La marine chinoise est la première au monde depuis 2021 en termes de tonnage et de bâtiments. Ses capacités en opération restent un sujet d’interrogation dans la mesure où elle n’a pas d’expérience au combat. Aussi, l’organisation d’opérations de liberté de navigation sur mer (FONOPs) par les Etats-Unis et la France, notamment, dans les mers de Chine sont l’occasion de rappeler à Pékin la nécessité de respecter le droit de la mer, voire de dissuader certaines manœuvres hostiles à l’endroit de Taiwan, en particulier, même si les unités engagées pour perturber les FONOPs sont bien souvent des bateaux de pêche instrumentalisés ou des bâtiments des garde-côtes ; la marine de guerre chinoise restant en deuxième voire troisième rideau.

Comment expliquer ce flou juridique qui règne encore dans le statut de Taïwan ? 

La république de Chine est créée en 1912 au lendemain de l’abdication du dernier empereur de la dynastie des Qing. Elle recouvre sa souveraineté sur l’ile de Formose en 1945, à la suite de la capitulation du Japon qui l’occupait. En 1949, les nationalistes chinois après leur défaite face aux communistes, sans toutefois abdiqués, se réfugient sur l’ile de Formose. Le gouvernent de la République de Chine et la plupart des trésors chinois sont transférés à Taipei. Débute une bataille de légitimité, Pékin et Taipei revendiquant constitutionnellement l’ensemble du territoire chinois. Toutefois, à partir de la fin des années 1970, après la mort de Tchang Kaï Tchek, son fils initie une démocratisation de la vie politique sur l’ile de Formose où une identité propre se construit autour des racines chinoises, d’un particularisme local et de valeurs démocratiques et d’Etat de droit. Les revendications sur l’ensemble du territoire s’estompent et l’idée de l’unicité de la Chine perd de sa valeur. Taiwan remplace progressivement la république de Chine dans le vocabulaire politique et diplomatique et Taipei se détourne du continent pour mener sa propre politique.  Cette rupture du lien politique entre les deux rives du détroit de Formose provoque la colère de Pékin qui, arc-boutée sur le principe de la « Chine unique », voire d’ « une Chine, deux systèmes », la refuse. La loi anti-sécession adoptée en 2005 doit palier à une éventuelle déclaration d’indépendance de Taiwan.

Or, Taiwan est un Etat indépendant, héritier nominal de la république de Chine, créée en 1912, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies de 1945 à 1971 et qui administre souverainement l’ile de Formose depuis 1949. Taiwan, au-delà de son héritage historique, dispose de tous les attributs d’un Etat : territoire, peuple, gouvernent d’administration et reconnaissance diplomatique effective. Reformaliser l’indépendance de Taiwan, outre la crise majeure qu’elle provoquerait avec Pékin, aurait pour but de confirmer la rupture des liens constitutionnels avec le continent, d’affirmer une identité propre, valider un sentiment populaire et invalider, pour la grande majorité du peuple taiwanais, l’hypothèse d’un rapprochement avec Pékin. Est-ce véritablement indispensable ?

La Chine communiste, créée en 1949, n’y a, quant à elle, jamais exercé la moindre autorité. 

Xi Jinping peut-il assouvir son rêve de l’avènement de la Grand Chine ? Le conflit avec d’autres états souverains (notamment en mer de Chine) est à prévoir ?

Le grand projet de Xi JInping, le « rêve chinois », consiste à faire de la Chine communiste la puissance centrale sur la scène internationale à l’horizon 2049, année du centenaire de la république populaire de Chine afin, notamment, d’effacer le siècle des humiliations. Le réaliser est une volonté, en être capable est une autre question. Xi Jinping s’y attache. Théoriquement, cela ne signifie pas nécessairement devenir la première puissance mondiale, mais plutôt celle qui se situera au centre, qui sera à l’origine des fondations d’un nouvel ordre mondial. La frontière entre les deux est ténue, car pour Pékin, « La Chine e(s)t le Monde » pour reprendre le titre d’un livre fondamental pour comprendre la Chine d’aujourd’hui.

Dès lors, la logique de la sino-mondialisation qui l’anime consiste en la création d’un ordre concurrent, alternatif, à celui des Occidentaux, sur le déclin. Pour cela, il s’agit d’assoir son hégémonie sur son environnement régional (mers de Chine, Asie centrale, Asie du Sud et Sud-est). La complexité de sa géographie militerait pour une quête de stabilité régionale, mais ses velléités expansionnismes la poussent dans le sens inverse. Des tensions sont inévitables et se dessinent déjà avec l’Inde, dans l’Himalaya, aujourd’hui, la Russie et les pays d’Asie centrale demain, en plus de celles avec ses voisins maritimes. Hormis, la Russie et l’Inde, à l’échelle continentale, le Japon, Taiwan et la Corée de Sud, à l’échelle maritime, les rapports de force lui sont dissymétriquement favorables, ce qui la pousse à tester et à pratiquer la politique du fait accompli. Ensuite, il convient de projeter sa puissance en mobilisant les acteurs clé de son capitalisme d’Etat, les champions économiques nationaux qui, par leurs opérations de constructions d’infrastructures et d’investissement, financées par des banques nationales dédiées et la Banque asiatiques pour les investissements dans les infrastructures, véritables concurrents de la Banque asiatique du Développement et de la Banque Mondiale, exportent le modèle social chinois via l’imposition de ses normes et façonnent des intégrations régionales aux caractéristiques chinoises. En dépit des critiques qui se multiplient, la puissance chinoise progresse, ce qui constitue un vrai défi pour les Occidentaux. 

D’un point de vue économique cette influence chinoise grandit de manière indépendante des pays occidentaux, comment la réguler ? Quels sont ses leviers principaux ? 

La guerre commerciale initiée par l’administration Trump contre la Chine communiste a conduit cette dernière à ajuster sa posture. L’hypothèse d’un découplage des économies chinoise et américaine, voire plus globalement occidentales, est posée, même si elle n’est pas nécessairement réaliste. Retirer centres de recherche et développement et usines de production de Chine peut s’avérer difficile, long et couteux. Cette guerre a conduit Pékin à s’inscrire dans une logique d’autosuffisance. Le plan « Made in China 2050 », par exemple, y participe. Il s’agit d’un plan offensif qui consiste, dans un premier temps, à définir les secteurs stratégiques prioritaires dans lesquels la Chine communiste doit devenir leader, puis à capter compétences et technologiques utiles à l’étranger pour atteindre l’objectif. L’Europe est, à cet égard, un territoire de prédation pour la Chine populaire. Ensuite, être capable de concevoir, tester, fabriquer et produire en autonomie complète les gammes complètes de produits des secteurs stratégiques prioritaires identifiés. En parallèle, il s’agit de promouvoir son modèle illibéral à l’échelle internationale, comment évoqué plus haut. 

Face à cette perspective, il est nécessaire, au-delà du discours, de réformer le modèle libéral occidental et de concevoir des projets alternatifs à l’offre chinoise, adossés à une vision claire, des moyens et une volonté d’action. Il existe des initiatives en Europe, aux Etats-Unis, entre l’Inde et le Japon, mais le manque de visibilité et de soutien politique ne leur ont pas permis de concurrencer l’Initiative ceinture et route. Face à l’interdépendance croissante entre les économies occidentales et chinoises, il est nécessaire d’assurer un suivi, puis, un contrôle plus précis et strict sur les investissements chinois et exigé une plus grande réciprocité dans les conditions d’accès aux marchés respectifs. A l’échelle européenne, la renégociation de l’accord global sur les investissements et le soutien ou non en vue de l’obtention du statut d’économie de marché à l’OMC sont, avec les sanctions, parmi les leviers qu’il est possible d’actionner, en parallèle à l’élargissement du panel des partenariats économiques dans la perspective d’une ré-industrialisation. Taïwan pourrait être l’un d’entre eux. 

Quelle doit-être la position de la France vis-à-vis de la politique chinoise envers Taïwan ? 

La France entretient une « relation privilégiée » avec la Chine communiste, mystifiée par son historiographie diplomatique, depuis l’établissement de relations diplomatiques en 1964. La république de Chine a rompu ses liens avec la France dans la foulée.

Toutefois, à l’époque, le général De Gaule avait pris soin de désolidariser les liens avec Pékin de ceux avec Taipei. La France était le seul pays à avoir obtenu qu’entretenir des liens diplomatiques avec la Chine communiste était sans condition préalable sur les rapports futurs entre Paris et Taipei et que ces derniers ne devaient pas avoir de conséquences sur les rapports entre la France et la Chine populaire, ni sur le soutien de Paris à l’admission de Pékin à l’ONU, comme membre permanent du Conseil de sécurité. Ce principe fondateur sera rompu par Pékin de manière brutale dès le début des années 1990.

Dans le prolongement du massacre de la place Tienanmen au printemps 1989, la France se trouve confrontée à un dilemme entre « réalisme » et « idéalisme » dans ses rapports avec la Chine communiste. Les sanctions imposées en 1989 sont levées l’année suivante, à l’exception de l’embargo sur les armes. Revenir sur le marché chinois est une priorité…. Toutefois, en 1991, la vente de matériel militaire à Taiwan provoque une nouvelle crise. Pékin impose des sanctions à la France et substitue au principe cardinal de la déclaration de 1964 celui de la « Chine unique », qui devient dès lors le cadre imposé sur le dossier taiwanais. La normalisation n’interviendra qu’en 1994 à la suite de la publication d’un nouveau communiqué qui stipule que la France n’autorisera plus ses entreprises à commercer avec Taiwan, en particulier dans le domaine militaire. En contrepartie, Pékin ré-ouvre le marché chinois aux entreprises françaises, qui sont de nouveau autorisées à concourir lors d’appels d’offre. La normalisation des relations bilatérales est liée au bon vouloir de Pékin et se réalise à ses conditions, en particulier sur la question taiwanaise. Désormais, ce n’est plus Paris qui fixe les règles du jeu, mais bien Pékin. En effet, si Paris réaffirme, dans le communiqué de 1994, que la Chine communiste est le seul gouvernement légal de la Chine, il affirme également ce à quoi le général De Gaulle s’était toujours refusé, que Taiwan fait partie intégrante du territoire chinois, donc de la Chine communiste…. Désormais, la France est liée par le principe de la « Chine unique » et ses relations avec Taiwan doivent être pensées dans un cadre strictement commercial et ne doivent en aucun cas interférer avec un système éminemment politique : le conflit de légitimité et de représentation entre Pékin et Taipei. La marge de manœuvre de Paris devient très étroite et ses décisions de politique étrangère sont dictées non plus par des choix liés à ses intérêts nationaux et à ses valeurs mais par les injonctions de Pékin, expressions de la perte par la France de sa liberté d’action sur le dossier taiwanais… 

Néanmoins, la France continue d’entretenir des relations étroites avec Taiwan et lui accorder son soutien, à l’instar du vote de la résolution 717 par l’Assemblée nationale en novembre 2021 qui entend faciliter l’affirmation de Taiwan sur la scène internationale et sa réinsertion dans les instances internationales. Néanmoins, celles-ci restent très discrètes, car il ne faut pas déplaire à Pékin, ni endommager la relation spéciale franco-chinoise… Les hypothétiques retombées économiques du rapport à Pékin priment sur les valeurs dans la formulation de politique extérieure de la France. Pourtant, afficher une position de fermeté vis-à-vis de la politique chinoise de provocation en direction de l’ile de Formose est nécessaire, induisant une réévaluation de notre politique autour d’une visibilité appuyée aux visites officielles de responsables taiwanais en France, du renforcement des partenariats économiques, scientifiques et culturels, et d’une solidarité sans faille avec les partenaires européens élevant le niveau de leurs relations avec Taiwan et subissant pressions et sanctions de la part de Pékin et ses dévoués.

Propos recueillis par Paul Gallard