(Entretien) Marie Chancel (Éléments), “Si nos idées gagnent du terrain, c’est parce que la gauche en perd toute seule”
(Entretien) Marie Chancel (Éléments), “Si nos idées gagnent du terrain, c’est parce que la gauche en perd toute seule”

(Entretien) Marie Chancel (Éléments), “Si nos idées gagnent du terrain, c’est parce que la gauche en perd toute seule”

Marie Chancel est journaliste dans la revue Éléments.

Bonjour Marie Chancel, est-ce que mal nommer les choses c’est ajouter aux malheurs du monde – d’après Albert Camus ?

Mal nommer les choses ajoute du malheur au monde, car “lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté” (Confucius). En effet, si nous ne possédons pas les mots, comment exprimer une idée de façon claire ? Les temps (passé simple, subjonctif, etc) tendent à disparaître, le vocabulaire s’appauvrit. Les romans jeunesse “Le Club des Cinq” ont été simplifiés à partir de 2006 : les descriptions sont écourtées, voire supprimées, et le présent y remplace systématiquement le passé simple. Or, la pensée au présent limite (et se limite) à l’instant, rendant impossible la prise de recul ou la projection. “L’homme est un animal politique […]; or seul parmi les animaux l’homme a un langage (logos)” écrivait Aristote (Les Politiques). L’appauvrissement du langage annihile son humanité : sans possibilité de s’exprimer et de se faire comprendre, la pensée complexe est empêchée. C’est “le temps du cerveau reptilien qui décide de l’action binaire” explique Michel Onfray.

A l’inverse, nous assistons à une explosion de nouveaux mots : queer, grossophobie, présentiel, etc. Mais ces nouveaux mots, la plupart du temps hors-sol, détruisent la logique. Ils ne répondent pas à une réalité nouvelle, mais bien plus à la construction de la réalité politique.

Antonio Gramsci avait développé le concept de « bataille culturelle » repris notamment par Nicolas Sarkozy en 2007. Est-ce que la Droite a su s’imposer sur le débat d’idées ? Nicolas Sarkozy a-t-il échoué dans cette tâche ?

Si nos idées gagnent du terrain, c’est parce que la gauche en perd toute seule et n’a plus rien à dire, Jacques Julliard l’explique très bien (Éléments n°159, avril 2016). Aujourd’hui les cartes sont rebattues mais cela ne signifie pas la défaite de la gauche, qui reste majoritaire dans les médias. C’est ce que remarquait également Pierre-André Taguieff en 2017 : “La gauche a perdu la bataille des idées, mais la droite ne l’a pas gagnée”. La Nouvelle Droite a beaucoup contribué à faire bouger les lignes, et des penseurs, des auteurs, comme Alain de Benoist, ont œuvré à ne pas laisser la bataille culturelle à la gauche, en travaillant dur, en écrivant, en poussant à la réflexion. C’est un travail de fond, long et parfois ingrat, mais qui seul permet de former efficacement ceux qui veulent porter le combat culturel.

Nicolas Sarkozy, à l’inverse, s’est servi des attentes légitimes des français en matière d’identité, de lutte contre l’immigration ou de fraude sociale, mais sans y répondre par les actes. Son mandat est marqué par une communication outrancière, mais qui n’a abouti à rien de concret.

La gauche a su imposer des notions (racisme d’Etat, racisé, genre) dans les consciences, comment l’expliquer ?

Depuis une trentaine d’années, les médias, les partis politiques, les personnalités du “show-business” fonctionnent en vase clos, dans un entre-soi où tout le monde se connaît et a les mêmes références, dominées par l’idéologie des droits (chacun a le droit d’avoir des droits). La montée de l’individualisme se traduit par le fait que chacun se sent investi de la mission quasi-divine de moraliser la société : il faut combattre les idées non plus parce qu’elles sont fausses, mais parce qu’elles sont “mauvaises”, “méchantes”. Nous assistons à l’avènement de l’empire du Bien décrit par Philippe Muray : “le Bien a vraiment tout envahi ; un Bien un peu spécial, évidemment, ce qui complique encore les choses. Une Vertu de mascarade”.

Ce Bien de façade est le nouveau catéchisme ânonné par des petits inquisiteurs qui font la pluie et le beau temps sur les plateaux de télévision et dans les médias arrosés de subventions publiques. En 2018, le Syndicat national des journalistes demeurait le syndicat de la profession des journalistes majoritaire, en recueillant plus de 52% des voix lors des élections triennales à la Carte de presse. Syndicat, qui, bien sûr, est à la pointe de la bien-pensance ; un exemple : ils se sont cette année opposés à la nomination de Louis de Raguenel, ancien rédacteur en chef de Valeurs Actuelles, à la rédaction d’Europe 1. C’est toute une intelligentsia déconnectée de la réalité qui décide de ce qui peut être dit ou non. Quitte à demander à ce que l’on fasse taire ceux qui ne se soumettent pas à la pensée dominante.

Quel est l’impact de l’américanisation de la société sur la sémantique politique française ?

La mort de George Floyd, un Afro-américain décédé le 25 mai dernier lors de son interpellation à Minneapolis, aux États-Unis, aura eu un fort écho en France (et dans les autres pays d’Europe de l’Ouest), faisant la part belle au slogan “Black Lives Matter”. Le soft power américain, développé par le professeur américain Joseph Nye, fonctionne parfaitement, puisqu’après avoir adopté la Gay Pride, l’OTAN et la disneylandisation, la France se vautre aujourd’hui dans la pensée post-coloniale. Aujourd’hui, les revendications hystériques et les procès d’intentions se succèdent, et certains lobbies, comme le CRAN, réclament le déboulonnage des statues, comme celle de Colbert, ou la débaptisation de certaines rues.

La sémantique politique française s’en trouve directement touchée, puisque toutes ces notions de “privilège blanc”, “cancel culture”, “Black lives matter” sont directement importées des campus américains. Un exemple significatif du poids de cette américanisation sur la France : cet été, Sciences Po a publié une liste de conseils de lecture ; la sélection était dominée par des ouvrages d’auteurs américains faisant la promotion des thèses racialistes (la critical race theory), comme l’ouvrage Pourquoi je ne parle plus de la race aux Blancs de Reni Eddo-Lodge, ou encore Fragilité blanche : pourquoi il est si difficile pour les Blancs de parler de racisme de Robin DiAngelo.

Sur le terme de « race » est-ce étonnant de constater une inversion de conception de cette notion (qui était en France à l’origine utilisée par des auteurs racialistes au sens darwinien) ?

Nous assistons en effet aujourd’hui à un retournement idéologique : il y a une dizaine d’années, c’était affirmer l’existence des races qui était raciste. Aujourd’hui, c’est nier leurs existences qui l’est ! Néanmoins, dans une France gavée de sous-culture américaine, il n’est pas étonnant que l’idéologie d'”antiracisme” racialiste, née sur les campus américains (et inspirée des Cultural Studies héritières de la French Theory) ait quitté les États-Unis pour s’implanter ici. Dès les années 80, les revendications communautaires apparaissaient, comme avec la “Marche des beurs” en 1983 (soutenue par les pouvoirs publics à travers le Fonds d’action sociale pour les travailleurs immigrés et leur famille), cristallisées dès 1984 par la création de SOS Racisme. “SOS-Racisme. SOS-baleines. Ambiguïté : dans un cas, c’est pour dénoncer le racisme, dans l’autre, c’est pour sauver les baleines”, disait Jean Baudrillard. En juin, Malek Boutih, ancien président de SOS Racisme, déclarait sur le plateau d’On n’est pas couché que les militants des associations antiracistes, les personnalités, etc, manipulent les immigrés en les présentant à longueur de journée comme des victimes de la colonisation et d’une France qu’il faut forcément haïr. Le vers était dans le fruit, et le terrain favorable à l’implantation de la pensée indigéniste, pour qui l’identité repose sur la race, et uniquement sur elle.

Certains mots font peur, pourquoi une telle bataille autour du terme ensauvagement ?

Ce n’est pas tant le terme ensauvagement qui effraie, mais bien plus la réalité qui se cache derrière. Or, le monde moderne se caractérise par le refus de la réalité, car elle est intrinsèquement amorale, ne se pliant pas aux règles du bien et du mal : “le réel, c’est quand on se cogne”, écrivait le psychiatre Jacques Lacan. Mais dans une société ou le juste doit primer, le réel doit s’effacer devant l’idéologie progressiste, qui décide de ce qui est vrai et qui ne l’est pas. La bataille autour du terme ensauvagement est particulièrement révélatrice du paradoxe de la société moderne, à la fois ultrapermissive et hyper-morale : ultrapermissive car les nouveaux censeurs ne s’offusquent pas tellement de la flambée de la violence et des faits divers sordides qui émaillent l’actualité quasi-quotidiennement (Philippe Montguillot, chauffeur de bus à Bayonne, tabassé à mort le10 juillet, attentat terroriste dans la basilique de Nice le 29 octobre, etc); hyper-morale car ils poussent des cris d’orfraie quand quiconque rapporte la réalité.

Parler d’ensauvagement conduit immédiatement à être accusé de racisme et de “faire le jeu de l’extrême-droite”. “Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage” écrivait Molière (Les Femmes savantes). Dans les médias, des journalistes et des politiques appellent à ne pas utiliser le mot ensauvagement (comme ils appellent d’ailleurs à ne pas utiliser d’autres mots, jugés “offensants”). Le propre de notre société moderne est de faire disparaître le réel sous des discours grandiloquents où l’indifférenciation règne en maître.

Quel doit être le poids de la sémantique pour la droite de demain ?

Face à la perte de sens des mots et la négation du réel, il est indispensable de ne pas tomber dans le relativisme, qui est l’arme des progressistes. Toutefois, avant de se questionner sur la sémantique, il faut se concentrer sur les idées que l’on souhaite défendre : la réalité est le point de départ d’une construction intellectuelle, non pas sa conclusion. Aujourd’hui, les partis politiques entretiennent le flou, si bien qu’il est devenu très difficile de savoir précisément quelles sont leurs idées : les Républicains, par exemple, se veulent les représentants “de la droite et du centre”. Or, être déstructuré idéologiquement ne peut conduire qu’à un écroulement. “Les arbres aux racines profondes sont ceux qui montent haut” écrivait Frédéric Mistral : seule une formation intellectuelle profonde et cohérente permet d’être armé face aux défis qui sont les nôtres.

Propos recueillis par Paul Gallard

2 commentaires

  1. Coriolan

    Analyse pertinente, notamment sur le clientélisme électoral sarkozyste. Au bout du quinquennat, le bilan ressemble au constat dressé par le centriste Jean- Louis Bourlanges, sur J. Chirac le 16 février 1995, dans l’Express:

    “Pourquoi il déçoit. Déception face à la versatilité. Ce chiraquisme serait il donc au réformisme, virtuel et synchretique, ce que le priapisme est à l’amour : une tension excessive de l’être , à la fois permanente et sans objet ? En votant pour E. Balladur, j’ai au moins le sentiment de choisir l’unité d’un homme, comme dirait l’autre. Le rôle de rassembleur affadit son discours.”

    Ce fut bien la peine d’arriver première parmi les motions de L’UMP en 2012, à peine le nouveau courant créé, en référence au slogan de leur idole battue précédemment, la Droite Forte, se saborda six ans après; avec l’un des deux co- fondateurs préférant même voter À. Juppé aux primaires en 2012, en lieu et place de son ancien mentor !

    – Emmanuel Hecht et Éric Mandonnet. Au coeur du RPR. Enquête sur le parti du président. Flammarion
    – Patrice Pinard et Jean- Charles Brisard. Enquête au coeur du RPR. Grancher
    – Frédéric Saint- Clair. La refondation de la droite. Salvator
    – Charles Pasqua et Pierre Monzani. Petit manuel de survie pour la droite. Fayard

  2. Coriolan

    NB: il s’agit évidemment de la primaire de 2016, après le retour de N. Sarkozy à la tête de l’UMP, renommé LR. Et non pas 2012, lors de son premier échec.

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