(Entretien) Maxime Michelet, « Napoléon Ier a donné à la France la gloire et ses masses de granit institutionnelles et administratives »
(Entretien) Maxime Michelet, « Napoléon Ier a donné à la France la gloire et ses masses de granit institutionnelles et administratives »

(Entretien) Maxime Michelet, « Napoléon Ier a donné à la France la gloire et ses masses de granit institutionnelles et administratives »

Bonjour Maxime Michelet, 2023 est l’année du 150e anniversaire de la mort de Napoléon III. Pouvez-vous nous rappeler ce que nous devons à cet homme ?

Nous lui devons tout simplement l’entrée de la France dans la modernité contemporaine. Le processus était – bien évidemment – déjà enclenché, l’industrialisation n’a pas débuté en 1852, ni par exemple le développement du chemin de fer. Mais par son volontarisme comme par sa vision, mais aussi par les outils de puissance et de souveraineté dont il adoté la France, il a donné une impulsion sans précédent à ce processus de modernisation.

Nous lui devons donc – et entre autres – notre réseau ferroviaire, notre système bancaire, l’expansion de notre industrie, la rénovation urbaine de nos villes, et tout particulièrement la transformation de Paris, mais aussi la modernisation de nos campagnes. Le Second Empire profite certes d’une période d’expansion générale du capitalisme, faisant augmenter partout le niveau de vie des populations et entraînant d’importants progrès économiques. Mais c’est grâce à la politique de l’Empereur que la France a pu, durant les dix-huit années de son règne, tirer le maximum de bénéfices de cette phase d’expansion (sans d’ailleurs abandonner pour autant les classes populaires et ouvrières).

Napoléon Ier a donné à la France la gloire et ses masses de granit institutionnelles et administratives.

Napoléon III lui a donné la modernité et ses infrastructures économiques et industrielles. Voilà, en un raccourci forcément réducteur mais néanmoins significatif, l’héritage des Bonaparte au 19e siècle.

La mémoire de cet Empereur est pourtant peu évoquée. De quoi souffre la figure de Napoléon III aujourd’hui ?

Napoléon III souffre tout d’abord d’être le dernier vaincu. Après lui, la République s’installe définitivement dans notre pays. Son régime souffre donc d’être celui de la chute duquel la République est – en quelque sorte – née. Une chute d’autant plus essentielle à l’histoire républicaine que, comme le montre le plébiscite du 8 mai 1870, organisé quelques mois avant que l’Empereur ne perde le pouvoir, et qui se solde par un triomphe, Napoléon III était soutenu par la population.

Deux handicaps mémoriels pèsent sur la postérité de Napoléon III : le 2 décembre 1851 et le 2 septembre 1870. D’un côté, le coup d’État, par lequel il s’empare du pouvoir absolu en violation du serment qu’il a prêté, trois ans auparavant, comme président de la République démocratiquement élu. Et de l’autre, la débâcle, la défaite militaire face à l’Allemagne, à Sedan, et la capitulation de l’armée française, qui annonce déjà l’humiliation et la perte de l’Alsace-Moselle.

D’un côté comme de l’autre, la gravité des événements justifie qu’ils pèsent sur la mémoire de Napoléon III et il serait absurde de vouloir le réhabiliter en les réduisant à des non-événements. L’Empereur lui-même avait conscience de ses responsabilités au 2 décembre comme à Sedan, et il n’a jamais essayé de s’en défaire, évoquant même pour le coup d’État sa « tunique de Nessus » : il est donc inutile de se faire plus bonapartiste que Louis-Napoléon Bonaparte. Mais, 150 ans après sa mort, il est grand temps de faire une lecture dépassionnée tant du coup d’État que de la débâcle, pour mieux comprendre ces deux dates extraordinairement importantes de notre histoire, et pour que ces deux événements cessent d’occulter l’immense héritage de ces vingt-deux années qui vont de l’élection à la présidence de la République jusqu’à la chute de l’Empire.

On ne peut pas résumer le Second Empire à un coup d’État et à une défaite. Louis-Napoléon Bonaparte, c’est presque 8000 jours passés à la tête de l’État, pas seulement deux journéestragiques.

En tant que membre de la famille Bonaparte, Louis-Napoléon a été contraint de grandir en exil dans divers pays d’Europe. De quelle façon ces expériences ont forgé l’homme politique – puis l’homme d’État – qu’il est devenu ?

L’exil de Louis-Napoléon Bonaparte se distribue entre deux pays : la Suisse, où réside sa mère, la reine Hortense, sur les bords du lac de Constance, et l’Angleterre, où il séjourne pour quelques mois en 1831 – 1832 puis plus durablement de 1838 à 1840 et de 1846 à 1848. Si la Suisse est le paysage de sa jeunesse, l’Angleterre est incontestablement celui-ci de sa maturité, et notamment de sa maturité politique et intellectuelle.

Il est absolument fasciné par le progrès technique et l’expansion industrielle qui caractérisent la Grande-Bretagne en ces premières années de l’ère victorienne, et il s’inspirera beaucoup de ce qu’il a pu voir du côté des ennemis mortels de son oncle. Qu’il s’agisse du développement ferroviaire ou de la rénovation urbaine, notamment avec le modèle de cesgrands parcs en centre-ville qu’il importera à Paris.

J’ajouterai également, pour sortir brièvement des frontières de l’Europe, que Louis-Napoléon Bonaparte fait aussi partie de nos rares chefs d’État (et il partage ici cette particularité avec Louis-Philippe d’ailleurs !) à avoir vécu aux États-Unis. À l’issue de son coup d’État raté de Strasbourg, en 1836, il est en effet banni de l’autre côté de l’Atlantique et consacre ces quelques semaines d’exil américain à étudier cette jeune république qui fascine tant le Vieux Monde. Sans pouvoir s’y attarder puisqu’il retourne rapidement en Europe pour recueillir le dernier souffle de sa mère.

Dans quelle mesure la pensée politique développée par Louis-Napoléon Bonaparte se détache de celle de son oncle ?

La pensée politique de Napoléon Ier était avant tout un pragmatisme : un art du gouvernement. Il y a parfois bien des différences entre le Premier consul de 1800, l’empereur conquérant de 1805, l’empereur embourgeoisé de 1810 ou l’empereur chaussant de nouveau ses bottes de jacobin en 1815, durant les Cent-Jours. Et il faut ajouter qu’il y a encore plus de différences entre l’ensemble de ces hommes et celui que Napoléon raconte lui-même dans le Mémorial de Sainte-Hélène, géniale réinvention de Napoléon par Napoléon.

De tout cet héritage, et tout particulièrement de celui du Mémorial, Louis-Napoléon Bonaparte opère une synthèsepolitique dont la dynastie Bonaparte émerge comme une dynastie issue du peuple et choisie par le peuple, à travers le suffrage universel, pour conforter et garantir les acquis de la Révolution, tels qu’acceptés et entendus par les Français à l’issue de ladite Révolution, afin d’assurer la paix civile à l’intérieur et l’indépendance nationale à l’extérieur. En somme, un gouvernement par le peuple et pour le peuple (mais pas un gouvernement du peuple pour autant) au service de l’ordre et de la gloire.

Sur ces bases, le bonapartisme – dont Louis-Napoléon Bonaparte est incontestablement l’inventeur – est ensuite une matière très malléable, tout comme la légende napoléonienne, et peut abriter des idées très conservatrices, voire cléricales, comme des idées très progressistes, voire socialisantes. Ce côté « attrape-tout » lui garantira de larges succès mais aussi une liberté pragmatique une fois au pouvoir.

Quelles sont les évolutions qu’a pu apporter le règne de Napoléon III sur les institutions impériales ?

Napoléon III ne ressuscite pas du tout les institutions parfois un peu compliquées du Premier Empire mais en reprend toute la philosophie, dans la droite ligne des principes énoncés ci-avant. Dans la constitution de 1852, l’empereur est le seul responsable politique authentique du pays, incarnation et dépositaire de la souveraineté nationale, qui lui est déléguéevia le plébiscite par le peuple, auquel le chef d’État peut toujours faire appel.

Cette conception donnera naissance à des institutions hyperprésidentialistes (l’Empire autoritaire) avant que celles-ci ne soient rééquilibrées, à partir de 1860, par le retour progressif de logiques parlementaires (l’Empire libéral). En 1870, doté d’une constitution révisée, l’Empire est très clairement un régime hybride où coexistent un chef d’État puissant appuyé sur le peuple et un parlement investi de prérogatives réelles. Deux pouvoirs dont la légitimité du gouvernement – situé à mi-chemin – dépend à parts égales.Une situation somme toute très proche des institutions de la Cinquième République …

Napoléon III, emprisonné dans le fort de Ham, a écrit « De l’extinction du paupérisme ». Un écrit détonnant pour l’époque car fortement marqué par une inspiration saint-simonienne. La pensée politique de Napoléon III n’est-elle pas la première forme d’une droite « sociale » ?

Le bonapartisme est indissociable d’une dimension sociale. Cela tient tout d’abord, idéologiquement, aux fondements populaires de sa légitimité. Mais, dans le cas de Napoléon III, cela tient aussi à la personnalité du souverain, réellement et sincèrement épris des questions sociales qui agitent tant le 19esiècle.

Pour résumer la vision de l’Empereur, on pourrait dire que Napoléon III souhaite que l’expansion capitaliste puisse s’opérer au grand galop mais que cette expansion doit se faire avec la construction parallèle de structures qui corrigent les blessures sociales que l’industrialisation inflige aux classes populaires.

Le règne de Napoléon III est dès lors celui des premières caisses de retraite ou d’assurance maladie, du développement du mutualisme, des premiers congés payés (pour les fonctionnaires), de la légalisation du droit de grève, des prémices du syndicalisme, du rééquilibrage juridique de l’écart qui existait entre parole de l’ouvrier et parole du patron, de la réorganisation des prud’hommes en faveur de plus d’équité sociale.

C’est aussi la mise en place d’un système éducatif davantage populaire, grâce à Victor Duruy, et qui annonce les réformes de Jules Ferry. C’est aussi l’accès des femmes aux études secondaires et même supérieures. C’est enfin – et l’Empereur y tenait beaucoup – le règne des premiers logements sociaux, avec le développement des cités ouvrières.

À la fin du règne de Napoléon III, que reste-t-il de la pensée bonapartiste en tant que doctrine politique ?

Le bonapartisme subit une claque monumentale dans les mois qui suivent la défaite de 1870. Aux élections législatives de 1871, une poignée de bonapartistes seulement vont se faire élire. Mais Napoléon III n’a pas abandonné l’idée de reconquérir le peuple français et, dès 1872, jette les bases d’un parti bonapartiste restructuré autour de son ancien principal ministre, Eugène Rouher.

Si l’Empereur décède le 9 janvier 1873, des suites d’une opération rénale, son fils unique, le Prince impérial, né en 1856, lui succède, auréolé du prestige non seulement de son nom mais aussi de la popularité que les Français témoignaient au « petit prince » de la célèbre comptine. Le bonapartisme va rapidement relever la tête et reprendre de solides positions dans certaines régions, le spectre impérial amenant les royalistes modérés et les républicains modérés à conclure une alliance de circonstance qui donne, en 1875, naissance aux institutions de la Troisième République.

En 1877, les bonapartistes rassemblent 20% des voix aux élections législatives mais ce n’est que le chant du cygne. Le parti est divisé et son unité ne dépend que du Prince impérial, qui meurt tragiquement, en Afrique-du-Sud, le 1er juin 1879. Dès lors le bonapartisme entre dans une spirale de divisions et de confusions qui mène à son effacement (mais non à son extinction, la France compte encore quelques rares députés bonapartistes dans les années 20).

Cette doctrine politique serait-elle applicable à notre temps ?

Pour vous dire le fond de ma pensée, cette doctrine s’est réincarnée dans notre temps. La question est le sujet d’une polémique a priori inépuisable mais, à mes yeux, le gaullisme est un bonapartisme. Un bonapartisme incarné en dehors de la dynastie Bonaparte mais les principes gaullistes renvoient assez nettement aux principes bonapartistes, et même plus précisément aux principes louis-napoléoniens.

Les équilibres institutionnels de la Cinquième République comme la dimension sociale du Général de Gaulle, mais aussi sa politique d’autonomie internationale ou sa pratique du pouvoir renvoient pour beaucoup au précédent du Second Empire. La centralité de l’élection présidentielle directe, dont le seul précédent avant De Gaulle était alors Napoléon III, me semble notamment très parlant. Le Général ne s’en est jamais revendiqué, pour bien des raisons, et notamment car cela aurait été du suicide politique, en regard de la damnatiomemoriae que subissait Napoléon III, mais ses adversaires ne s’y sont jamais trompés. Du Coup d’État permanent de Mitterrand au Badingaulle du Canard enchaîné, le fantôme de Louis-Napoléon Bonaparte hante l’héritage gaulliste, et même sans doute toute la Cinquième République.

 

Propos recueillis par Théo Dutrieu

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