(Entretien) Nicolas Bouzou, “La droite doit défendre ce que j’ai appelé un « libéralisme populaire »”
(Entretien) Nicolas Bouzou, “La droite doit défendre ce que j’ai appelé un « libéralisme populaire »”

(Entretien) Nicolas Bouzou, “La droite doit défendre ce que j’ai appelé un « libéralisme populaire »”

Nicolas Bouzou est économiste et essayiste français, directeur du cabinet de conseil Asterès et président des Rencontres de l’Avenir de Saint-Raphaël, directeur d’études au sein du MBA Law & Management de l’Université de Paris II Assas. Il est éditorialiste à L’Express, sur Europe 1 et LCI. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont Homo Sanitas publié en 2021.

La crise sanitaire a rebattu toutes les cartes en matière d’économie, quels sont pour vous les enseignements à tirer de cette crise ?

La crise sanitaire n’a pas rebattu toutes nos cartes mais elle a révélé des faiblesses et elle a accéléré des mutations. Elle a fait apparaître au grand jour des maux comme la désindustrialisation, la bureaucratisation ou la désorganisation de l’Etat. Elle a accéléré l’innovation en santé, la transition numérique et, indirectement, la décarbonation de l’économie. Au niveau géopolitique, elle a attisé la compétition entre les Etats-Unis et la Chine à tel point qu’on peut parler de nouvelle guerre froide. Mais vous voyez que tous ces éléments préexistaient à la crise. J’y vois donc une incitation à opérer des changements que nous aurions dû faire il y a 10 ou 15 ans : simplifier nos structures administratives, décentraliser, renforcer l’innovation dans une logique de puissance économique. Sur ce dernier point, la majorité actuelle a déjà fait des choses très utiles. Sur les deux premiers points, rien ou quasiment rien.

Le libéralisme peut-il réellement relever l’économie post-crise ? N’a-t-il pas failli ?

Jamais la demande de liberté n’a été aussi forte, ce qui disqualifie au passage l’argument selon lequel les Français se seraient habitués voire auraient pris du plaisir aux restrictions. La relance économique et psychologique de notre pays se fera par la liberté, j’en suis convaincu. L’avenir de la France doit être libéral, dans la tradition du libéralisme français, celle de Tocqueville ou de Benjamin Constant. Quant au capitalisme (qui ne s’identifie pas au libéralisme), il sort renforcé de la crise. D’où viennent les vaccins ? D’un système économique capitaliste mondialisé, qui associe startups, grandes entreprises, recherche publique et Etat-providence. C’est ce que les Allemands appellent l’économie sociale de marché. Avec l’Etat de droit, cela doit rester notre horizon. Si je voulais être un peu provocateur, je dirais « virus communiste, vaccin capitaliste ».

Comment doit-on organiser la relance de notre économie ? Quels sont les domaines à privilégier ?

L’économie mondiale est secouée par la vague de destruction-créatrice du numérique, de l’intelligence artificielle, des robots et des biotechnologies. Elle est contrainte par la nécessité d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Elle est menacée par un endettement public et surtout privé qu’il va falloir commencer à diminuer quand la croissance sera bien installée. Suivant ce diagnostic, vous voyez à peu près ce que devrait être dans l’idéal la politique économique à suivre durant le prochain mandant : développement de l’innovation et de l’attractivité de la France, investissements publics et privés massifs dans la décarbonation, décentralisation et réforme de l’Etat.

La droite se déchire autour des idées de protectionnisme et de libéralisme, laquelle est la plus adaptée à la droite ?

La question qui m’intéresse est : qu’est ce qui est adapté à la France ? Clairement, les politiques protectionnistes menées par Obama ou Trump ont été des échecs pour les Etats-Unis. Elles ont créé très peu d’emplois et ont dégradé le pouvoir d’achat des classes moyennes. La France et l’Europe n’ont pas besoin de droits de douane (qui sont des impôts) mais d’une politique industrielle et d’un droit de la concurrence qui permettent l’émergence de champions européens. Si nous voulons qu’Ariane Espace résiste face à Space, ce n’est pas de taxes dont nous avons besoin mais d’une commande publique européenne adaptée et d’un droit de la concurrence qui autorise l’intégration verticale.  Plus globalement, il faut continuer de donner à l’Europe les moyens de mener une politique de puissance afin que notre continent contribue à l’Histoire au lieu de la subir. C’est un projet de civilisation.

Xavier Bertrand parle de réindustrialisation de la France mais n’est-ce pas utopique ? Est-il encore avantageux de s’armer d’une industrie ?

Xavier Bertrand a parfaitement raison. Nous avons besoin d’emplois industriels pour des raisons sociales, mais aussi parce que c’est dans l’industrie que se joue la plus grosse partie de l’innovation et de la productivité. La France a besoin d’usines. C’est possible. Xavier Bertrand lui-même est parvenu à rendre sa région beaucoup plus attractive dans ce domaine, notamment en simplifiant et en raccourcissant les délais d’implantations de nouvelles unités de production. Pour qu’il y ait réindustrialisation, il faut encore moins d’impôts de production, une facilitation des implantations et des personnes formées. Or il en manque dans de nombreux métiers industriels, classiques comme innovants (je pense à l’hydrogène).

La plupart des candidats se positionnent sur une réduction de la dépense publique, doit-on revenir au programme de Fillon 2017 ?

La réduction de la dépense publique n’est pas une fin en soi. C’est une conséquence d’une réforme qui se base sur l’amélioration du service rendu aux citoyens. Dans l’un des passages les plus passionnants de ses captivants mémoires, Tony Blair explique comment, concrètement, il a rendu le système britannique de santé (le NHS), l’éducation et la police plus efficaces. Blair a résolu le problème en implantant une véritable PME, composée d’une trentaine de personnes, et dirigée par un consultant brillant (Michael Barber), « à côté » de la haute fonction publique. Cette « Delivery Unit » repérait, avec chaque ministère, un problème précis et établissait un plan d’action pour le résoudre, un calendrier, un suivi de la réalisation et une évaluation. Blair lui-même participait à ces évaluations une fois par mois. C’est grâce à ce système, honni, au début, par la haute fonction publique, qu’il a été possible de diminuer les listes d’attente dans les hôpitaux ou de rendre plus juste le traitement des demandes d’Asile. Face à des défis colossaux, comme la consolidation de nos finances publiques, une réflexion sur la méthode autant que sur les idées générales est urgente.

La retraite à 64 ans et l’augmentation du nombre d’heures de travail doivent-ils être les pierres angulaires d’un programme de droite en 2022 ?

Oui. Un individu et une nation se construisent par le travail. Nous devons donc travailler collectivement plus car notre taux de chômage élevé et l’âge, encore assez bas de départ en retraite, entravent notre accumulation de richesse et rendent problématiques le maintien de notre protection sociale. Le temps de travail en France est relativement flexible. Je pense que ce sujet est clos. En revanche, il faut améliorer la formation professionnelle et le fonctionnement de Pôle Emplois pour diminuer encore le chômage. Et il faut une réforme des retraites paramétrique pour viser un âge moyen de départ de l’ordre de 67 ans, en y associant évidemment des mesures pour l’emploi des seniors. Il y a quelques années, j’ai publié un livre, Le travail et l’avenir de l’homme, qui expliquait que le risque n’était pas la fin du travail mais la pénurie de travail. Nous y sommes. En France, la reprise risque d’être entravée, non par un manque de demande, mais parce que les entreprises n’arrivent pas à recruter.

Que pensez-vous des passerelles privé-public voulues par David Lisnard par exemple ?

David Lisnard a une capacité d’innovation pour sa ville absolument remarquable. Il connaît parfaitement le fonctionnement de la sphère publique et détient les clés pour améliorer le système. J’adhère pleinement à son idée.

Quelle vision économique pour la droite de demain ?

La droite doit défendre ce que j’ai appelé un « libéralisme populaire ». J’ai consacré à cette notion plusieurs articles dans L’Express et un livre à sortir en janvier, pour la campagne présidentielle. Le libéralisme populaire veut libérer les énergies et les talents tout en réinventant notre contrat social. J’ai notamment fait des propositions très précises pour un véritable choc d’actionnariat salarié dans notre pays. Quand un fonds de pension actionnaire d’un distributeur touche des dividendes, la caissière d’hypermarché doit en avoir aussi. Nous devons aussi densifier nos villes et les premières couronnes pour faire baisser les prix du logement. En matière éducative, la droite doit faire des propositions audacieuses sur l’autonomie des établissements scolaires. Emmanuel Macron en avait parlé pendant sa compagne de 2017 mais a abandonné ce sujet pourtant fondamental. Liberté économique et refonte du contrat social sont complémentaires. Voilà le grand projet pour la droite en 2022.

Propos recueillis par Paul Gallard