(Entretien) Olivier Babeau,  “Il ne faut pas être ni technophile, ni technophobe”
(Entretien) Olivier Babeau, “Il ne faut pas être ni technophile, ni technophobe”

(Entretien) Olivier Babeau, “Il ne faut pas être ni technophile, ni technophobe”

Crédit Photo : François Bouchon, Le Figaro

Bonjour Olivier Babeau, l’exemple de la censure de Donald Trump est symptomatique des dérives démocratiques qu’imposent les GAFAM. Comment envisager la démocratie à l’ère de la révolution numérique ?

Nous avons des institutions qui sont nées à une époque où tout était différent, de l’ordre informationnel à la façon dont l’opinion se construisait. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans un état d’échange de l’information à la fois sur les vies personnelles – les réseaux sociaux permettent de créer un lien qui n’existait pas auparavant – mais aussi sur la démocratie. De fait, ces places publiques sont aussi des places privées. Ce sont des objets médiatiques non-identifiés. Ces réseaux sociaux sont des espaces privés et des agoras. On se rend compte que les gens qui gèrent ces plateformes ont de facto un rôle politique malgré le fait qu’ils n’en aient pas eu la volonté au départ. Leur business-model est assez classique avec de la publicité, du ciblage et de la rentabilité. Ils sont dorénavant investis d’un rôle politique. C’est un problème car ce sont eux qui concourent à la fabrique de l’opinion et qu’ils ne sont pas neutres – contrairement à ce qu’ils ont pu vouloir défendre durant des années. Ils vont influencer l’opinion à travers des discours qu’ils autorisent ou interdisent comme on l’a vu avec Donald Trump. Néanmoins, ils ne peuvent pas être neutres même s’ils le souhaitaient, ce qui crée un cercle vicieux. On demande d’eux une action car ce sont des endroits dans lesquels, par des mécanismes cognitifs, les processus d’extrémisation du dialogue sont importants. C’est l’effet Larsen : les points de vue les plus extrêmes vont être les plus agrégatifs.

Comment expliquer l’importance qu’ont pris ces grandes entreprises ? L’erreur était-elle de laisser des monopoles être mis en place ?

Nous avons tous été devant les technologies comme des lapins devant les phares d’une voiture : nous étions émerveillés, subjugués et nous ne pouvions pas prévoir ces dérives. Les hommes politiques d’aujourd’hui sont nés dans le monde d’avant, voire de très avant. Ils n’ont pas de connaissance forte du monde numérique. Tout ce pan de l’existence des gens qui s’est développé en peu de temps, qui prend une place si importante dans la fabrique de l’opinion, a échappé aux hommes politiques. Ils n’ont pas vu venir le truc. On a ouvert les yeux le jour de la prise du Capitole, voire à la première élection de Donald Trump. C’était le coup de tonnerre, les journalistes démocrates ont compris qu’ils vivaient dans une bulle médiatique et qu’ils ne connaissaient que les électeurs de Clinton ; pour eux, la victoire ne faisait aucun doute. En France, c’est aussi le cas avec nos journalistes. Si on prend un journaliste du service public, pour lui la victoire de la gauche ne fait aucun doute car il n’entend que des discours qui le conforte.

Le numérique a-t-il raté le virage entamé sous la IVème république de révolution de la connaissance ?

La comparaison est bonne. C’est moins un virage raté qu’une déception. Dans ces outils ludiques, qui donnaient un accès rapide, à coût nul, à tous les savoirs du monde, ce n’est plus une question d’argent si vous n’êtes pas formé. L’accès ne fait cependant pas l’usage. La curiosité, une éthique et un accompagnement sont nécessaires. Malheureusement, ils sont toujours dispensés chez des enfants privilégiés : enfants de professeurs, de classes élevées. Tous ces gens-là ont utilisé ces outils comme tremplin, alors que les autres ont raté ce tremplin, ou, pire, l’ont vu devenir un élément négatif : un éloignement supplémentaire du savoir avec une absorption de l’attention. C’est une polarisation qui a été produite par les réseaux sociaux. Je ne dis pas que ces réseaux ne seront pas positifs sur le long-terme mais pour l’instant, en tout cas, la déception est énorme.

Le fait que plus les gens s’instruisent, plus les discours s’individualisent et plus les décisions sont compliquées à prendre n’est-il pas l’une des dérives de la démocratie ?

Quand on fait un peu de politique, on sait que l’on va être soumis constamment à des injonctions contradictoires. Dans la même journée, dix personnes vont vous dire blanc et dix autres diront noir. C’est extrêmement fatiguant intellectuellement. Le fait qu’il y ait aujourd’hui une multitude de journaux et médias, avec autant d’avis que de personnes, crée un bruit permanent qui rend difficile l’évaluation de la politique publique et de la satisfaction de celle-ci. La fonction de politique est objectivement de plus en plus dure, et plus ingrate que jamais.

Assiste-t-on un basculement inédit des élites ? la figure de l’aristocrate a-t-elle été remplacée par celle de l’ingénieur ?

Aristocrate vient d’aristokratos, mot composé d’aristos (meilleurs) et kratos (pouvoir) : c’est le pouvoir des meilleurs. Les « meilleurs » changent selon les époques. Actuellement, ces « meilleurs » sont ceux qui ont des capacités quantitatives – que vous rattachez aux ingénieurs. Les plus hauts revenus sont des ingénieurs de très haut niveau – chez Google on en a vu un avec une rémunération de 100 millions d’euros par an-, et les gens de la finance. Les plus riches n’ont pas toujours le pouvoir, le pouvoir est donné à ceux qui maîtrisent les technologies et travaillent avec elles. A l’inverse, ceux qui sont éloignés de la technologie perdent de la valeur.

Que doit-on attendre des révolutions liées au monde du travail ? Est-il si ridicule de mener une réflexion sur les taxes robots ou sur le revenu universel ?

Il existe beaucoup de spéculations, de craintes et fantasmes autour de l’évolution du travail. Dans une réflexion raisonnable, on peut dire que le travail ne va pas disparaître. En revanche, il va beaucoup évoluer. Ce n’est pas la même chose d’avoir un travail de caissier et de data scientist, ce ne sont pas les mêmes compétences. Les métiers simples et répétitifs – ce sera d’ailleurs peut être positif – risquent probablement de disparaître. Il existe une demande de plus en plus importante pour de l’intelligence. Pour ce faire, il faut former des gens. A l’ère de l’avènement de ce capitalisme cognitif, il faut faire une sorte de révolution spartiate du savoir et comprendre que nous devons devenir des soldats de la commission – car notre monde est assiégé par les machines. Nous n’avons pas encore débuté la moindre réaction. 

On met beaucoup de choses derrière cette idée de revenu universel. En réalité, l’INSEE a montré sur les inégalités causées par le système qu’on a d’ores et déjà un système qui permet un filet de sécurité énorme. Nous avons ainsi des services publics qui existent : une santé gratuite, c’est une forme de revenu universel par exemple. Parfois, le problème peut aussi venir du fait que les gens n’utilisent pas les services auxquels ils ont le droit. Une vraie question philosophique existe à travers ce revenu universel : si vous créez une forme de revenu facile à donner et qui permet à une personne de vivre – d’une manière pas extraordinaire il faut le préciser -, est-ce qu’on n’enlève pas une incitation à faire des efforts ? Le mot « effort » est devenu un gros mot. Il faut quand même l’expérimenter avant de le généraliser car il est important de voir les conséquences sociales qu’il va entrainer. On pourrait avoir une forme de polarisation encore plus grande.

Sur la taxe robot : les robots n’ont jamais payé de taxes. Vous ne taxez pas votre mixeur. En économie, il y a l’incidence fiscale, il faut savoir qui paye. Ce n’est pas forcément l’entreprise qui payera cette taxe car ça dépend de leur capacité de déterminer leur prix. S’ils ont la capacité de déterminer leur prix librement, ce sont les consommateurs qui, in fine, vont payer la taxe robot. Derrière la taxe robot, c’est une forme de taxation à l’automatisation. Ça permettrait de freiner un petit peu le remplacement du travail par le capital. En réalité, les différences de productivité sont telles que c’est trop difficile à obtenir. Cependant, il existe peut-être un bon point concernant la taxe robot : elle pose le problème du fait que notre protection sociale repose uniquement sur le travail, sur les actifs occupés et que finalement, il valait mieux la faire reposer sur les types d’actifs. On la fait en enlevant des cotisations sur les salaires et en étendant le poids de la protection sociale sur plus de gens.

Comment expliquer le fait que le progrès soit devenu un motif d’antagonisme voire un marqueur politique – on pense à l’opposition conservateurs/progressistes ?

On met beaucoup de mots derrière le progrès. Nous n’avons plus la même définition du progrès. Autrefois, le progrès était social, incarné alors par la gauche : le fait que des gens puissent avoir accès à plus de biens, à un meilleur système de santé et un niveau de vie plus élevé. Ce progrès a eu lieu, la qualité de vie actuelle d’un ouvrier par exemple est bien meilleure. Désormais, ce qu’on appelle « progrès » n’est plus social. Concernant le progrès écologique, si on va au bout du raisonnement écologiste, on a un retour au XIXème siècle avec de très grandes inégalités, des consommations extrêmement limitées et des formes de libertés centralisées ; en bref une dictature verte. Le progressisme est le faux-né du racisme, on est à mille lieux du progrès. La gauche a totalement abandonné les classes populaires. Ce n’est pas un hasard si le Rassemblement National est devenu le premier parti des jeunes et des classes populaires.  

Peut-on considérer que la mondialisation découle directement de la quête perpétuelle de progrès ? Doit-on réguler les flux ?

Aujourd’hui, on assiste à une extrémisation de toutes dimensions du monde. Les technologies nous ont été livrées sans mode d’emploi. Nous devons, collectivement, écrire le mode d’emploi de ces technologies. On a besoin de régulation en faisant évoluer la fiscalité, d’évolutions sur les règles de la concurrence. Il faut des évolutions également sur le travail avec des formes plus agiles mais également autour du financement de notre système social.

Comment la droite doit-elle se placer pour appréhender les évolutions numériques ?

Il faudrait un positionnement autour de la dynamique des lumières, c’est le célèbre ouvrage de Steven Pinker, c’est-à-dire retrouver le progressisme social, celui qui se préoccupe réellement des inégalités et sans ce regard idéologique mais avec pragmatisme. C’est celui qui va considérer que les racines n’est pas un gros mot, que l’héritage au sens de la transmission fait partie de l’aventure humaine ; certains le rapprocheraient d’une forme de conservatisme. C’est considérer aussi que la technologie n’est pas Satan mais n’est pas non plus un dieu. Il ne faut pas être ni technophile, ni technophobe. On a besoin d’une nouvelle sagesse de la technologie : créer un monde où l’humain continue d’être une fin utilisant les moyens technologiques.

Propos recueillis par Paul Gallard