(Entretien) Olivier Dard, « Le Pen au sein du CNIP a ferraillé très durement contre les gaullistes de l’Union pour la Nouvelle République (UNR) »
(Entretien) Olivier Dard, « Le Pen au sein du CNIP a ferraillé très durement contre les gaullistes de l’Union pour la Nouvelle République (UNR) »

(Entretien) Olivier Dard, « Le Pen au sein du CNIP a ferraillé très durement contre les gaullistes de l’Union pour la Nouvelle République (UNR) »

Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste des droites en France. Il a écrit des ouvrages sur Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel ou encore l’OAS. Il a codirigé avec Frédéric Rouvillois et Christophe Boutin Le dictionnaire du progressisme aux éditions du Cerf (2022) après avoir publié chez le même éditeur Le  dictionnaire conservatisme (2017) et Le dictionnaire des populismes (2019).

Bonjour monsieur Olivier Dard, quelles sont les racines de l’extrême droite en France ?

J’attire votre attention sur un point de vocabulaire. La formule « extrême droite », pose un problème de définition. D’abord, l’usage du singulier ne donne pas à voir la diversité de ce que recouvre « l’extrême droite » (des monarchistes aux identitaires), comme d’ailleurs l’extrême gauche ; ajoutons qu’il en va de même pour la droite (les historiens de René Rémond à Gilles Richard parlent des droites) mais aussi pour la gauche qui s’auto-définit souvent au singulier mais dont on voit aujourd’hui à quelle point elle est non seulement plurielle mais aussi fracturée. Je soulignerai aussi que, dans le cas français, pour que la formule « extrême droite » fonctionne, il faudrait que l’adjectif s’articule au nom commun. Or, peut-on considérer que l’extrême droite aujourd’hui, représentée si vous voulez par Marine Le Pen et le RN ou par Éric Zemmour et Reconquête prolonge sur un mode plus radical la droite de « gouvernement » incarnée par Valérie Pécresse ? Il y a sans doute plus qu’une différence de degré. Je noterai enfin qu’historiquement, si l’extrême droite a existé, notamment après 1815 et sous la Restauration (ce que montrent très bien les travaux d’Olivier Tort), les choses changent avec le boulangisme et ses suites puisqu’émerge une nouvelle famille politique qui est celle du nationalisme français. Elle se développe tout au long du 20e siècle, incarnée par les ligues et plus tard par Jean-Marie Le Pen et le FN. Le RN se situe pour une part dans cet héritage mais doit aussi au développement du populisme contemporain qui est ancré autant à droite qu’à gauche (LFI).

A quel moment de notre Histoire l’extrême droite s’est-elle émancipée de la droite dite républicaine, à quel moment surtout s’est-elle structurée en formation politique cohérente ?

Les droites nationalistes se sont-elles émancipées de ce que vous appelez la droite républicaine ? La formulation fait question. Certes, Paul Déroulède, le fondateur de la Ligue des patriotes ne sort pas du néant puisqu’il est issu du gambettisme. Mais qui irait classer Léon Gambetta à droite ? Je considèrerais plutôt que les droites nationalistes ont cherché à se construire à côté et contre des droites de gouvernement. La IIIe République et ses crises ont joué ici un rôle fondamental. Rappelons d’abord qu’en 1870-1871, les droites sont majoritaires au Parlement et qu’après l’écrasement de la Commune (mai 1871), une restauration monarchiste est envisageable. Elle n’a pas vu le jour faute d’entente entre les orléanistes et les légitimistes mais aussi du fait de l’intransigeance du prétendant, le comte de Chambord, qui refuse le principe même d’abandonner le drapeau blanc au profit du tricolore. Après les lois constitutionnelles de 1875, les républicains, acquis au parlementarisme, gagnent du terrain et ce sont eux qui, de Gambetta à Ferry, vont asseoir après la crise du 16 mai  1877 une république parlementaire combattue par les conservateurs aux élections de 1885 mais qui profite d’une dynamique pour s’imposer. La crise boulangiste qui suit, à partir de 1886-1887, va se solder, en 1889, à l’avantage des républicains dits opportunistes. Le conservatisme se voit relégué (officiellement et terminologiquement) au magasin des antiquités tandis qu’émerge progressivement une droite nationaliste marquée, entre autres choses, par un antiparlementarisme et un antisémitisme virulents (rappelons le succès du pamphlet d’Edouard Drumont, La France juive). Cette nouvelle famille politique compte des plumes acérées mais ne parvient pas à se doter de structures capables de concurrencer le camp républicain sur le terrain électoral : le scandale de Panama ne lui a pas permis de tirer son épingle du jeu aux législatives de 1893. Si on ajoute l’importance du ralliement des catholiques à la République durant les années 1890 (celui d’Albert de Mun, venu du légitimisme et de la défense du Syllabus est emblématique), on constate à quel point à la veille de l’affaire Dreyfus les opposants les plus virulents à la IIIe République sont minoritaires. L’affaire va cristalliser l’opposition nationaliste au régime sur fond de défense de l’armée et d’antisémitisme. Elle échoue devant la force de résistance d’un système qui met sur pied un gouvernement de « défense républicaine ». Des personnalités de droite, comme Raymond Poincaré, se rallient au dreyfusisme tandis que d’autres (Jules Méline) se retrouvent en difficulté dans le monde politique. Du côté des droites nationalistes, la crise peut sembler une opportunité pour abattre une République parlementaire honnie mais une décennie après le boulangisme c’est un nouvel échec symbolisé par le coup d’État manqué de Déroulède (23 février 1899).

La figure de Charles Maurras, dont vous êtes un des biographes de référence, est très largement citée comme une source d’inspiration pour cette frange de la droite, comment l’a-t-il influencée et a-t-il eu aussi un effet idéologique sur la droite traditionnelle ?

Il faut prendre en compte la chronologie et rappeler que Maurras est né en 1868, qu’il a donc vingt ans au moment de la crise boulangiste. S’il éprouve une certaine sympathie pour ce mouvement, il n’y joue aucun rôle, à la différence de son aîné Maurice Barrès, né en 1862 et élu député boulangiste en 1889. Les ambitions du jeune Maurras sont autres au tournant des années 1890. Le jeune homme, autodidacte forcé à cause d’une surdité qui l’empêche de suivre le moindre enseignement universitaire, se cherche entre littérature et philosophie, épaulé à ses débuts par Anatole France. La politique est alors au second plan, même si la défense du félibrige et la promotion au plan littéraire d’une école « romane » ne sont pas dénuées de dimensions politiques. Ce n’est que progressivement, et au cours de la seconde moitié des années 1890 qu’elle prend le pas sur le reste lorsque, jeune journaliste et publiciste, il construit sa propre doctrine, le « nationalisme intégral » qui prône le retour à une monarchie décentralisée et désigne la République et ses soutiens, les « quatre États confédérés » (juifs, protestants, francs-maçons, métèques) comme des ennemis à combattre. L’affaire Dreyfus est le moment où Maurras se révèle au grand public avec un article retentissant, « Le premier sang », publié les 6-7 septembre 1898 à l’occasion du suicide du colonel Henry. Maurras dresse en même temps, notamment dans sa correspondance, un tableau impitoyable du camp antidreyfusard incarné dans la Ligue de la Patrie française auquel il reproche son indigence doctrinale et la mollesse (selon lui) de ses prises de position ; mais aussi son refus de l’avoir intégré à sa direction. La stratégie de Maurras s’affirme progressivement et prend forme dans le dispositif que constitue l’Action française (AF) à partir de 1905 : une ligue et ses troupes de choc (les Camelots du Roi), un Institut (chargé de la formation) et enfin un journal quotidien éponyme, L’Action française, lancé en 1908 et qui prend la suite de la petite « revue grise ». Maurras est alors âgé de quarante ans. Architecte d’une Enquête sur la monarchie très discutée et commentée, il s’impose comme un jeune maître auprès des siens et plus largement auprès d’un public conservateur et catholique qui le suit avec intérêt à l’heure de la séparation de l’Église et de l’État. Mais du côté de la droite parlementaire, l’AF doit faire face à une force politique en développement, l’Alliance libérale populaire de Jacques Piou qui compte dans ses rangs le vétéran Albert De Mun quand son grand ami de jeunesse, René de La Tour du Pin, a rejoint l’AF. Et si l’AF se construit un magistère intellectuel, l’ALP est dotée d’un capital militant (sous-estimé trop longtemps par l’historiographie) électoral et parlementaire. 

Quelles sont les autres grandes figures intellectuelles de l’extrême droite à la française ? On sait que des Gustave Le Bon ou Arthur de Gobineau ont inspiré le nazisme ont-ils eu une influence sur ces courants politiques ?

Le Bon est une figure importante, bien au-delà des cercles nationalistes et je rappellerai que Gobineau était très peu apprécié à l’AF. La figure essentielle du nationalisme français, à côté de Maurras, est Maurice Barrès. Son œuvre littéraire, à commencer par la série du « culte du Moi »  a marqué toute une génération, et notamment le jeune Léon Blum. Barrès, érigé en « prince de la jeunesse », ne s’est pas seulement soucié de littérature mais aussi de politique. J’ai déjà évoqué son engagement boulangiste  mais je rappellerai qu’il ne faut pas confondre le récit qu’il en fait une décennie plus tard dans L’appel au soldat avec la place du jeune député de Nancy dans la nébuleuse boulangiste que l’historiographie, et notamment Bertrand Joly dans sa somme récemment parue sur le boulangisme, a tendance a réduire. Pour le dire clairement, Barrès n’est pas un acteur de premier plan du boulangisme. Barrès s’est voulu le théoricien du nationalisme, approfondissant le terme et cherchant à le définir, notamment dans Scènes et doctrines du nationalisme. Mais Barrès n’est pas Maurras. Il n’a pas une veine de théoricien et sa démarche oblige, pour être comprise, à prendre la mesure chez lui d’une forme de continuité qui le fait passer du « Moi » au « Nous » et lui a permis d’évoluer du « penser solitairement » au « penser solidairement » ; ce qui  donne aussi à comprendre la force de son attraction pour la Lorraine, l’inscription de sa pensée dans la dénonciation du déracinement, le culte affiché de la Terre et des Morts et, bien sûr, la force chez lui du déterminisme. Tout cela, l’œuvre littéraire de Barrès, du Roman de l’énergie nationale aux Bastions de l’Est qui en donne la mesure, bien davantage que ses écrits politiques. Ils sont nombreux car Barrès est à la fois journaliste et député. Mais force est de constater que sur le plan politique il est chez la jeune génération nationaliste progressivement éclipsé par Maurras qui réussit à  la « convertir » à la monarchie et à la faire, sur le plan politique, abandonner Barrès qui ne fut qu’une étape dans de nombreux itinéraires. L’exemple d’un Henri Massis, passé de Barrès (qu’il n’a jamais renié)  à Maurras est ici emblématique mais il y en a beaucoup d’autres.  Pour comprendre cette évolution, il y plusieurs explications qui tiennent à la fois à l’œuvre de Barrès elle-même mais aussi à sa personnalité : l’auteur de Colette Baudoche n’a jamais voulu être un chef d’école. Ajoutons que lorsque Barrès remplace en 1914 Paul Déroulède à la tête d’une Ligue des patriotes déjà très mal en point, il est mal à l’aise dans l’exercice de telles fonctions même si sa légitimité est intacte dans ce milieu plébiscitaire : Barrès a refusé d’adhérer au monarchisme maurrassien et est resté, envers et contre tout, un défenseur d’une République qu’il souhaiterait voir dotée d’un exécutif fort et donc bien différente du régime parlementaire alors en place.

Cette extrême droite française est incarnée par le Front National dans les urnes, cependant le parti n’a cessé d’évoluer avec le passage d’une droite plutôt national-libérale à une droite populiste-identitaire, sous Marine Le Pen, peut-on considérer ce Rassemblement national comme de l’extrême droite ?

Le Front national de Jean-Marie Le Pen est le produit du nationalisme français. Le Pen lui-même, peut être considéré comme l’héritier des ligues de l’entre-deux-guerres et sans doute bien davantage des Jeunesses Patriotes (JP) de Pierre Taittinger (héritières de la Ligue des patriotes) que de l’AF, même si Le Pen a compté parmi ses proches des hommes venus du maurrassisme. Mais attention, l’époque n’est pas la même. La socialisation politique de l’étudiant Le Pen au Quartier latin (il est né en 1928) se fait sur fond de dénonciation de l’Épuration et de l’affirmation de la défense d’un Maréchal Pétain considéré comme un « bouclier » (le sujet est revenu via Zemmour sur le devant de la scène) ; mais également de la guerre froide et d’un anticommunisme virulent ; et, enfin, de la défense d’un empire colonial de la guerre d’Indochine à celle d’Algérie pour lequel le « député para » va combattre les armes à la main. Corollairement, l’engagement politique et parlementaire de Le Pen, s’il débute avec le poujadisme, se poursuit entre 1958 et 1962 sous l’égide du Centre national des indépendants et des paysans, le parti de Roger Duchet et d’Antoine Pinay… mais aussi celui du jeune Valéry Giscard d’Estaing, qui siège à l’Assemblée nationale depuis 1956. Le Pen au sein du CNIP a ferraillé très durement contre les gaullistes de l’Union pour la Nouvelle République (UNR) et n’est pas parvenu à détacher un nombre significatif d’élus pour former un groupe parlementaire conséquent à la Chambre en faveur de l’Algérie française. Si le CNIP s’effondre après 1962, Le Pen entre dans une opposition antigaulliste frontale, exprimée à l’occasion de la présidentielle de 1965 puis, après ce nouvel échec (Tixier-Vignancour dont il est le directeur de campagne obtient 5 %° des suffrages) dans sa propre « traversée du désert ». Elle dure près de vingt ans et la création du FN ne l’interrompt en rien (Le Pen obtient 0,7 % des suffrages en 1974 et ne peut se présenter en 1981). On connaît la suite, de la percée aux Européennes de 1984 à l’accès au second tour de la présidentielle le 21 avril 2002. Marine Le Pen, qui lui succède, n’a nullement (et pour cause, elle est née en 1968) ce parcours et n’entend pas défendre cet héritage.

Vous opposez dans votre question un ancrage « national-libéral » qui serait celui du père à « une droite populiste et identitaire » qui serait le marqueur de sa fille. J’attirerai votre attention sur trois points. Le premier est effectivement que Jean-Marie Le Pen était dans ses discours un antiétatiste convaincu, pourfendeur du « fiscalisme » : voyons-y l’héritage du poujadisme, des ligues et une certaine sympathie pour le reaganisme. Rappelons aussi qu’à l’époque la gauche, et notamment le PS (du programme commun aux débuts du premier septennat de François Mitterrand), ne défendait pas les mêmes idées économiques qu’aujourd’hui… ni d’ailleurs le RPR. Le néolibéralisme, sur fond d’Union européenne, a gagné bien du terrain depuis l’Acte Unique de 1986 et ses suites…  Évoquons à présent la question du populisme. À considérer votre question, il serait l’apanage de Marine Le Pen. C’est fort discutable. Certes, les termes « droite » et « national » structurent le discours de l’ancien dirigeant du FN. Mais Le Pen, durant les années 1970, se revendiquait également d’une « droite populaire ». Par la suite, lors de la campagne présidentielle de 1988, le slogan choisi est : « Le Pen, le Peuple ». Six ans plus tard, dans son discours de clôture de la fête des BBR (Bleus, Blanc, Rouge), Le Pen en appelle à l’avènement d’une « République populiste » fondée sur un usage renouvelé du référendum et donc la promotion d’une démocratie directe. Bien avant sa fille, Le Pen a dénoncé « l’établissement », la « démocratie confisquée » et posé clairement une opposition entre « eux » et nous », chère aux populistes. Il s’est donc présenté à la fois en tribun de la plèbe et en sauveur. Marine Le Pen s’est inscrite dans cette perspective en accentuant dans son discours la place du peuple par rapport à la nation et en insistant sur la définition d’un « peuple central », entendu comme « ceux qui ne font partie d’aucune minorité : ni les immigrés, ni les LGBTXW, et pas non plus les 1 % les plus riches. » Autrement dit, « le peuple français en France », fondant ainsi son populisme sur double combinaison de l’ethnos mais aussi de la plebs si on rappelle que Marine Le Pen insiste sur la « situation de souffrance inouïe » qui serait celle de ce peuple français.

Eric Zemmour arrive dans cette présidentielle avec une offre politique dite du « gaullo-bonapartisme » quelles sont les affiliations historiques de ce mouvement ? Comment le placer sur le champ politique ?

Le cas d’Éric Zemmour est singulier à plusieurs titres. D’abord, parce que son entrée en politique est très récente et qu’il a fait depuis plusieurs décennies une carrière de journaliste et d’éditorialiste dans la presse écrite (du Quotidien de Paris au Figaro en passant par Globe hebdo) et dans les médias audiovisuels. Ajoutons-y une production d’essayiste (d’aucuns diront de polémiste) marquée par des succès retentissants qui l’ont fait connaître du grand public. Vétéran ou presque des joutes journalistiques et médiatiques, Zemmour est un novice en politique, à la différence d’un Jean-Marie Le Pen et de sa fille.

L’offre « gaullo-bonapartiste » que vous évoquez est-elle nouvelle ? Prise en ces termes, la réponse est négative et Zemmour lui-même se réclame du défunt Rassemblement pour la République (RPR) dont on a pu faire, à travers son héritage gaulliste assumé, un avatar du bonapartisme. Ajoutons que Zemmour se présente régulièrement en admirateur de Napoléon. Que retirer de tout cela d’un point de vue historique ? En premier lieu, que ce courant bonapartiste, qui structure une des trois droites identifiées par René Rémond, a une longue histoire, qui passe par le Second Empire, certaines des ligues nationalistes, notamment les JP, et pour Rémond lui-même par le gaullisme. Ajoutons pour notre part que cette histoire croise aussi l’itinéraire de Barrès (qui voyait dans Napoléon « l’unique source d’enthousiasme de ce siècle ») mais pas celui de Maurras puisque ce dernier et les siens, notamment l’historien Jacques Bainville, étaient des plus critiques vis-à-vis de l’Empereur. Interrogeons-nous enfin sur le sens de cette filiation. Je n’ai jamais étudié cette question de près mais j’ai le sentiment que l’exaltation du double héritage bonapartiste et gaulliste renvoie surtout chez Zemmour à l’idée d’une France glorieuse d’antan opposée au déclin actuel. Ce constat n’est pas nouveau à droite mais la période de référence de l’âge d’or n’est pas forcément la même… Si de Gaulle est célébré par Zemmour et même par Marine Le Pen, la lecture des Mémoires de Jean-Marie Le Pen montre qu’il n’a jamais désarmé quant à son antigaullisme.

Vous avez codirigé un nouvel ouvrage Le dictionnaire du progressisme, cette idéologie est-elle devenue le principal adversaire de l’extrême droite française qui se place désormais dans une logique de lutte des classes en faveur des victimes de la mondialisation ?

Nous avons cherché à montrer dans ce Dictionnaire, dernier volet d’un triptyque, la cohérence doctrinale du progressisme, comparable en cela à celle du conservatisme (même s’il existe de nombreuses nuances pour chacun d’entre eux) et différente justement du, ou plutôt des populismes, marqués bien davantage par leur plasticité. 

Vous parlez de nouveau de « l’extrême droite » et il  convient là encore de préciser à quel courant de cette dernière vous faites référence. Si on songe à l’actualité et à ce que la grande presse qualifie d’ « extrême droite », à savoir à l’occasion de cette présidentielle les candidatures de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour, on peut constater que la dénonciation du progressisme est le fait des deux. Pour la première, qui met en avant son souverainisme, il s’agit d’un moyen d’attaquer l’actuel locataire de l’Élysée en clivant l’opposition nationalistes/progressistes (notamment quant à l’Union européenne) ou en se polarisant sur des questions phares du débat public comme le montre un tweet du 7 février dernier où elle indique que « Le progressisme d’Emmanuel Macron ne signifie pas progrès mais déconstruction : il est l’avatar du wokisme, du décolonialisme, il est le contraire de l’identité nationale. » Par l’emploi de ces termes, présents dans notre Dictionnaire et donc caractéristiques du progressisme et des controverses qu’il suscite, Marine Le Pen met en scène une posture qui fait du progressisme son adversaire et répond ainsi à Emmanuel Macron qui se pose en défenseur de ce dernier contre le conservatisme et la « lèpre populiste ». Éric Zemmour n’est pas en reste dans sa critique du progressisme mais la dénonciation qu’il en propose à la convention de la droite de l’automne 2019 se veut moins conjoncturelle que structurelle. Elle s’inscrit dans un registre conservateur beaucoup plus assumé. Zemmour qualifie ainsi le progressisme de «religion du progrès » et de « millénarisme qui fait de l’individu un dieu et de ses volontés jusqu’aux caprices un droit sacré et divin. » Pour le candidat de Reconquête, « le progressisme est un matérialisme divinisé qui croit que les hommes sont des êtres indifférenciés, interchangeables, sans sexes ni racines, des êtres entièrement construits comme des Legos et qui peuvent être donc déconstruits par des démiurges. » En somme, une « révolution » et un « messianisme sécularisé ». On le constate, l’approche et la sensibilité sont bien différentes même si le progressisme est érigé en adversaire, un adversaire qui n’a pas d’ailleurs comme seule incarnation Emmanuel Macron puisque ces derniers jours Jean-Luc Mélenchon ou Philippe Poutou, se sont présentés, eux-aussi, comme des candidats progressistes.

Propos recueillis par Paul Gallard pour droite de demain.