(Entretien) Paul Melun, “Il y a une nouvelle vague qui reparle d’État-nation”
(Entretien) Paul Melun, “Il y a une nouvelle vague qui reparle d’État-nation”

(Entretien) Paul Melun, “Il y a une nouvelle vague qui reparle d’État-nation”

Paul Melun est essayiste et fondateur de Souverain Demain !.

Bonjour Paul Melun, vous avez été engagé à gauche, pensez-vous que votre gauche a basculé vers la droite de l’échiquier politique, comme peuvent le dire certains mouvements ?

Le clivage gauche/droite s’apparente à une sorte de plaque tectonique depuis mai 68. Le tournant des années 60 est structurant pour ce clivage dans la mesure où la grande gauche populaire, ouvrière, néomarxiste s’inscrit dans la déconstruction des valeurs, inspirée par la French Theory. La gauche telle qu’elle était sous mes grands-parents est remplacée par une première vague de boomers qui n’ont jamais connu ni la guerre, ni les métiers difficiles. Le peuple de gauche, celui de Germinal, devient un peuple d’étudiants. Progressivement, les boomers deviennent adultes. Dans les années 80 et 90, ils sont arrivés à maturité et ce sont eux qui prennent les commandes de l’appareil socialiste, notamment Julien Dray. Ils sont la nouvelle intelligentsia de la gauche, et des anciennes figures militantes telles que Georges Marchais sont ringardisées. Dans le même temps, François Mitterrand embrasse en 1983 les théories mondialistes, cédant ainsi au dictat de Thatcher ou Reagan. La gauche dérive, et dans les années 2000, elle connaît une nouvelle vague : le wokisme et la cancel culture. Elle devient le pourfendeur des idées patriotes mais sans jamais proposer de lendemains glorieux. La gauche ne parle plus de souveraineté populaire – la raison pour laquelle elle était mal à l’aise avec le RIC des Gilets Jaunes. Elle n’a plus de solutions contre les dérives civilisationnelles de la mondialisation. On est face à une gauche qui n’a plus que la lutte contre la discrimination comme leitmotiv ; c’est très réducteur.

Ce n’est pas parce que ces usurpateurs ont volé les concepts de la gauche qu’ils sont périmés. Le fait de consacrer du temps libre dans une société de machines par exemple. La raison pour laquelle je me distingue de la droite et que je suis foncièrement de gauche, c’est que je considère que l’on ne doit pas forcément travailler davantage ; nous avons le droit à l’oisiveté, à un peu de vie contemplative comme pouvait le dire Hannah Arendt. Il y a eu beaucoup d’avancées sociales – notamment à l’origine par le Général de Gaulle et le Front Populaire de Léon Blum – et la gauche a abandonné ces sujets-là car elle n’a plus de solutions : on est allé trop loin en termes de droits sociétaux, le nouveau prolétariat exploité n’est géographiquement plus en France (Bangladesh, Vietnam, Thaïlande, Afrique). La gauche a besoin de nouvelles « victimes » pour exister et c’est exactement pour cela qu’elle se tourne vers les « racisés », les femmes et les LGBT, ce que souligne Alain Touraine avec les nouveaux mouvements sociaux. En fait, ils se vautrent dans ces nouveaux combats et cela les amène à dire des énormités : un racisme d’État ou une homophobie patriarcale institutionnalisée ; c’est bien entendu totalement faux. C’est une gauche désorientée.

Quels sont les nouveaux clivages politiques qui divisent droite et gauche ? Existe-t-il toujours ?

Il y a deux lectures idéologiques du monde. Une lecture horizontale, avec le clivage entre la gauche et la droite. Ce clivage était valable dans les années 50. La lutte des classes révélait une tendance du XIXème siècle avec une classe oppressée. Aujourd’hui, elle a moins de sens avec les avancées sociétales et la moyennisation de la société. La bonne clé de lecture serait plutôt la deuxième, une lecture plus verticale, avec les patriotes qui aiment la France, qui voudraient que notre culture ne disparaisse pas, face à des déconstructeurs qui veulent rendre la France soluble dans le monde. Le débat que je pourrais avoir avec une personne dite de droite tournerait sur le fait de payer plus ou moins d’impôts ; c’est un débat important mais minime par rapport au défi qui nous incombe : celui de notre disparition. Quand vous êtes sur le Titanic et que vous approchez dangereusement de l’iceberg, l’important est le coup de barre et non de savoir qui doit être en première ou deuxième classe. Bien sûr, ça a de l’importance mais la priorité c’est le gouvernail. Dans notre réalité, l’iceberg est le choc des civilisations. Notre priorité est de réunir tous ceux qui considèrent que la France a encore un sens au XXIème siècle, qui souhaite la voir se perpétuer et qui veulent la défendre, qu’ils soient de droite ou de gauche.

Vous avez fondé votre propre mouvement « Souverains Demain ! ». Dans quel objectif ? Quelles thématiques défendez-vous ?

Souverain Demain ! est un mouvement qui se structure autour d’un livre. Je ne voulais pas créer un énième mouvement mondain dans lequel les gens se rencontrent et réseautent, mais plutôt en faire un objet intellectuel. Durant 8 mois, j’ai réuni une trentaine d’amis, avec des expertises diverses – médecins, agriculteurs, régalien –, puis je leur ai parlé de l’élection présidentielle et des incertitudes politiques qui en découlent. Nous avons en commun d’être d’accord sur le grand défi qui vient. Ils ont tous travaillé sur un certain nombre de thématiques avec l’objectif d’amener des propositions concrètes, budgétées et intelligentes, issues d’une vraie expertise, pour 2022. On aboutit à un livre de 250 pages, composé de 250 propositions et d’une vingtaine de thématiques : elles vont du sport à la culture, en passant par l’économie et la finance, les relations internationales ou encore l’éducation. Nous avons une sorte de programme autoporteur. On fait souvent au souverainisme le procès de n’être qu’une pensée philosophique, déconnectée du réel, ce qui a souvent été vrai. Mais comme le disait Jean Jaurès : « il faut rendre à l’idéal en passant par le réel ». Je propose un livre qui s’inscrit dans le réel. Ce sont des propositions très sérieuses, sûrement plus chiffrées que nombre de programmes politiques. Ce livre est publié début novembre et disponible dans toutes les bonnes librairies. Je veux montrer qu’il existe des propositions concrètes quand on est souverainiste.

Dans un deuxième temps, nous allons mener un travail de propositions auprès des candidats à la présidentielle. Ce travail n’est pas enfermé mais destiné à être échangé. J’irai voir les équipes des candidats qui le souhaitent, et si certains veulent utiliser nos mesures, ils pourront le faire. Le cas échéant, si un candidat prend beaucoup de nos mesures, et que nous considérons qu’il est sur notre ligne, nous pourrons nous rallier à lui. Dans cette optique, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, on ne discute pas de postes mais on rejoint par les idées. Si nos idées ne sont pas défendues, je ne soutiendrai aucun candidat. Si la campagne de Zemmour a une vertu, c’est de remettre l’intellectuel au cœur du politique, quoi qu’on pense de ses idées. J’aurais dit la même chose pour un Michel Onfray, ou pour un François-Xavier Bellamy voire un Raphaël Glucksmann. Les intellectuels doivent reprendre de la place dans le débat politique.

Éric Zemmour ramène-t-il dans son camp cette gauche souverainiste et patriotique – autrefois incarnée par Chevènement ? N’a-t-il pas réussi cette vieille utopie de l’union des souverainistes ?

Jean-Pierre Chevènement était parti très haut avec 15 % dans les sondages. Il est un visionnaire, il faisait partie des éclaireurs avec Philippe Séguin. Cependant, il a décroché dans les sondages quand il a refusé de sauter l’obstacle en s’alliant avec l’autre camp souverainiste incarné par Philippe de Villiers ; il aurait dû le faire. Ce ticket aurait certainement fait un bien meilleur score. La gauche l’a ensuite tué car il respectait bien trop la patrie. Il est le dernier à avoir pensé la nation à gauche. Éric Zemmour, pour l’instant, reste dans une volonté d’union des droites. La droite RPR parlait comme lui dans les années 90. Cette tradition remonte à De Gaulle avec « Colombey-les-Deux-Mosquées » ou « l’huile et le vinaigre ». Effectivement, la droite populaire a cette histoire de droite patriotique. Cependant, s’il ne souhaite pas finir comme Chevènement, il va falloir ouvrir son jeu. Comme lui disait Onfray « il faut que tu muscles ton bras gauche ». Il doit s’ouvrir à l’aile modérée des Républicains, et surtout unir la France sans distinction gauche / droite. Le Général de Gaulle n’a jamais dit « je veux unir la droite » mais bien la France. Zemmour doit s’inscrire dans l’ADN du RPF. S’il ne le fait pas, même en étant qualifié au deuxième tour, il perdra face à Emmanuel Macron qui le diabolisera. La dédiabolisation à la Marine Le Pen ne sert à rien, il faut parler cash, mais l’union est indispensable.

Comment expliquer que le souverainisme – que vous défendez – soit aussi puissant en France ?

C’est un regain important. Il y a deux types de promoteurs du souverainisme. D’abord les tartuffes qui ne sont pas réellement souverainistes, à commencer par Emmanuel Macron, par quelques candidats LR et un bon nombre de l’UDI et du Parti socialiste. Depuis des années, ils ont signé un bon nombre de traités assujettissant la France, dans le dos des peuples, et promu la mondialisation. Constatant les résultats des travaux du CEVIPOF et des attentes des Français, ils se mettent à redevenir néo-gaullistes et souverainistes ; je me méfie beaucoup de ces gens-là. Si Emmanuel Macron nous parle de souveraineté nationale depuis des mois, il n’en fera rien. Il est toujours le même qu’en 2017 : le président de la startup nation, de la déconstruction et de la repentance. Il y a des partis politiques et des personnalités qui défendent la souveraineté depuis plus longtemps. Le souverainisme a du succès car cela fait 50 ans que la France a embrassé des deux joues la mondialisation et tout ce qui va avec : abandon de son pouvoir, multiculturalisme, théorie de la division, etc. Les Français « en ont gros sur la patate » des nombreuses trahisons politiques des élites mondialisées. En parallèle, il y a une nouvelle vague intellectuelle qui reparle d’État-nation, de souveraineté nationale, de protection et ça trouve un écho chez les Français, qu’il s’agisse des Gilets Jaunes ou, dans une autre perspective, des mouvements anti-pass. On peut dire aussi que le contexte international n’aide pas le mondialisme avec la crise des sous-marins ou le Brexit. Les Français commencent à ouvrir les yeux. Le libéralisme pouvait avoir des atouts séduisants dans les années 70, mais les promesses n’ont pas été réalisées.

Quel est votre regard sur la droite actuelle ?

Cette question est complexe car, actuellement, la droite ne veut tout autant plus rien dire que la gauche. Quand on observe les gens comme Nathalie Kosciusko-Morizet ou Édouard Philippe, ils sont en décalage complet avec des politiques comme Éric Ciotti, Guillaume Peltier ou Laurent Wauquiez. Quel pourrait être le trait d’union entre toutes ces sensibilités ? Il n’y en a pour l’instant aucun. Il faut une droite d’affirmation patriotique et une droite d’aspiration européiste. Les choses seront alors très claires. C’est issu du clivage entre la droite orléaniste et la droite gaullo-bonapartiste. Cette droite gaullo-bonapartiste, une fois la distinction faite, pourra s’associer au camp patriotique qui ira au-delà de la simple droite.

Propos recueillis par Paul Gallard