(Entretien) Paul Sugy, « Tout ce qui fait la nature humaine est nié par l’antispécisme »
(Entretien) Paul Sugy, « Tout ce qui fait la nature humaine est nié par l’antispécisme »

(Entretien) Paul Sugy, « Tout ce qui fait la nature humaine est nié par l’antispécisme »

Paul Sugy est journaliste au Figaro, il est l’auteur de « L’extinction de l’homme : le projet fou des antispécistes »

Qu’est-ce que l’antispécisme ?

L’antispécisme est un concept militant. Ce n’est pas une réalité objective. Le concept a été formulé par des militants très radicaux, ils ne veulent pas simplement promouvoir le bien-être animal. Ils sont abolitionnistes, visant donc la fin de l’exploitation des animaux par l’Homme. Ils souhaitent ainsi interdire la chasse, l’élevage… L’argument qu’ils utilisent,c’est le fait qu’il est impossible de discriminer un individu en fonction de son espèce. De la même façon que l’on considère que l’on ne doit pas discriminer un individu par rapport à un autre en raison de son appartenance sexuelle ou de son origine ethnique, on ne peut discriminer en raison de son espèce. Dès lors que l’on a une attitude discriminatoire envers une autre espèce que l’Homme, on est spéciste. Si je mange de la viande, comme je ne mangerais pas de viande humaine, alors c’est du spécisme. Evidemment, si l’on considère que l’antispécisme est une erreur intellectuelle, on n’est pas obligé de dire que l’on est spéciste dans la mesure où ces deux concepts ont été forgés dans le but de nous faire croire que nos civilisations sont basées sur des discriminations injustes. 

Pour nous, l’humanité est une catégorie d’intérêt et de valeurs, qui nous situent en dehors du règne animal. Nous ne sommes pas des animaux mais des animaux spirituels et politiques. La valeur de la vie humaine n’est pas la même que celle d’un animal. Ces militants s’en prennent à cette manière de penser. Dans le Figaro, j’ai raconté l’histoire du vétéran britannique qui a rapatrié des centaines de chiens et chats d’Afghanistan, et j’ai relayé donc les critiques qui lui sont faites, à savoir qu’il a préféré sauver des animaux plutôt que des humains. David Olivier m’a attaqué – c’est la personne qui a importé l’antispécisme en France en 1991 avec les cahiers antispécistes – en répliquant que cet homme a sauvé ses proches, les chiens et chats, plutôt que ses employés, ce quin’est selon-lui pas immoral. Je considère au contraire qu’il estimmoral de préférer la vie animale à la vie humaine. Cela ne veut pas dire que l’on peut tout se permettre avec les animaux, et je me réjouis que la défense du bien être animal ait fait des avancées. Ainsi, les antispécistes considèrent que les animaux ont des droits, alors que je pense que ce sont les hommes qui ont des devoirs envers les animaux. 

On constate aussi qu’il y a beaucoup d’idéologies qui se mélangent dans ces combats, comment ont-ils réussi à faire converger toutes ces luttes ?

L’antispécisme est un peu plus qu’une convergence des luttes. C’est une doctrine révolutionnaire : elle est brutale, avec l’objectif d’affaisser toutes nos valeurs civilisationnelles et de reconstruire tous nos rapports avec le Monde. Cette idéologie prône la suppression d’un certain nombre d’activités ancrées dans la société. Parfois, elle est aussi brutale car elle s’appuie sur de la violence physique avec des groupuscules violents. Ils considèrent que qu’ils combattent sont des crimes et qu’il est alors légitime d’intervenir sous toute forme. Des analogies avec les camps d’extermination sont mêmes faites. L’idéologie qui est derrière est composée de beaucoup d’idéologies éparses. A la base, les premiers intellectuels antispécistes étaient dans un courant libéral utilitariste : le libéralisme transposé à la morale. Le fonctionnement du marché néolibéral suppose qu’on considère des fonctions d’utilité des différents agents et que l’on cherche un équilibre à travers une maximisation. 

De la même manière, la conscience utilitariste considère les préférences de chacun et cherche à maximiser les fonctions de chacun. Il devient donc moral d’augmenter l’utilité du plus grand nombre et immoral d’affecter l’utilité des gens. Transposé à l’action humaine, il est immoral de faire souffrir quelqu’un qui le peut. Ce qui fait que pour Bentham au XIXème, puis Peter Singer qui a repris ses travaux et qui a écrit en 1975 « la libération animale », le fait que les animaux puissent souffrir créer automatiquement un droit à ne pas souffrir. La société a une vision plus métaphysique : comme l’animal ne fait pas partie de l’espèce humaine, il n’a pas les mêmes droits. De même, pour l’antispécisme, il n’y a rien de sacré en l’homme, rien de transcendant dans la nature, et ils considèrent que nous sommes des animaux comme les autres, au point où ils utilisent les termes « animaux humains » et « animaux non-humains ». Vient se greffer à cela un vieux postulat postmarxiste qui reprend la description du Monde en termes d’hégémonie et de rapports de domination, avec des animaux qui remplacent le prolétariat. Il existerait une hégémonie humaine, maintenue par une superstructure – qui serait la culture, la morale, la société – sur les animaux non-humains. On peut aussi ajouter des orientations mal comprises de l’orientalisme et du bouddhisme. Gandhi a par exemple tenu une conférence devant la Vegan Society de Londres. 

Les antispécistes s’opposent également à tous les grands monothéismes, et surtout à la vision de l’Homme par notre société judéo-chrétienne. L’Homme est créé à l’image de Dieu dans la Genèse, il a donc une forme de divinité qui lui est conférée lors de la création. Il est intéressant de noter que les antispécistes parlent des animaux comme des personnes. D’un point de vue sémantique, les animaux ne sont pas des personnes car ils n’ont pas de libertés. Le terme de personne vient étymologiquement du latin « personare » qui permet de faire raisonner la voix des acteurs au théâtre, c’est donc d’avoir une liberté entre celui qu’on joue et soi-même. Les animaux ne jouent pas de rôle, ils ne sont donc pas des personnes. 

L’antispécisme profite-t-il des tiraillements de l’esprit humain sur soi-même ?

Il n’est pas évident philosophiquement de définir ce que nous sommes. Le végétarisme a toujours existé, ce qui montre que l’on a toujours posé un regard paradoxal et ambigu sur l’animal. Par exemple le végétarisme de Pythagore était lié au fait qu’il était un disciple de la métempsychose, c’est-à-dire la réincarnation, il pensait donc en consommant une viande que c’était potentiellement son grand-père… L’antispécisme fait semblant de ne pas poser la question de la différence entre homme et animal. Il fait semblant de n’être qu’une doctrine d’amélioration de la condition animale, non pas à cause de ce que sont les animaux mais de ce qu’ils sont capables. Pour eux, les animaux sont capables de souffrir, mais également d’avoir une conscience de cette souffrance. A partir de cette description biologique de l’animal, ils édictent des règles morales. 

La grande accusation que je fais à cette idéologie, c’est qu’elle triche en s’appuyant sur cette description de l’animal et de l’homme. C’est une vision matérialiste, et dans un sens nihiliste ; elle annihile ce qui donne de la signification à l’âme humaine. C’est en contradiction avec la vision anthropologique occidentale de l’Homme, se basant sur la philosophie des pères de l’Occident, les penseurs grecs, puis enracinée dans la morale chrétienne. La question qui m’intéresse n’est pas quelle est la vision juste de l’homme, mais de voir ce qu’on a à y perdre si on adopte la vision des antispécistes. Tout ce qui fait la nature humaine est nié par l’antispécisme. Non pas qu’ils ne savent pas que l’homme est plus intelligent que les animaux, qu’il a une histoire, est capable de produire des œuvres artistiques, ils considèrent simplement que cela n’a aucune incidence sur la valeur de la vie humaine. C’est désastreux. Du moment où on va s’interdire de préférer le bien être des humains sur celui des animaux, on sera constamment mis en balance avec eux, avec des politiques lourdes pour aider les animaux : non seulement ceux qu’on fait souffrir mais aussi ceux qui sont à la merci de prédateurs dans la nature. Nous serons responsables du bien-être de n’importe quel animal.

L’antispécisme va-t-il à l’encontre de l’état de nature ?

L’antispécisme considère que la nature n’existe pas ; c’est une invention humaine élaborée pour justifier notre domination sur les animaux. Nous avons inventé cet ordre naturel. Pour eux, la condition animale est la conséquence de notre méchanceté et nous l’avons maquillé avec des grands concepts philosophiques : la nature, la dignité humaine. Je pense au contraire que la Nature existe, qu’elle peut se définir par ce qui est indépendant de notre volonté ou de notre existence. Il est par exemple certain que si l’Homme s’éteignait demain, le monde continuerait d’exister. C’est aussi ce qui nous permet de communiquer, car il faut un élément indépendant pour que nous puissions interagir. N’importe quel navigateur sait qu’ilexiste des forces qu’on peut essayer de capter mais que l’on ne peut pas annihiler quand on fait de la voile. Comme nous faisons les règles, alors il est possible, selon eux, de décider de prendre en compte l’intérêt des animaux, car de toute manière c’est nous qui faisons la morale. 

Pourquoi l’antispécisme est-il une tentation aussi forte ?

On a été un peu trop bercés d’illusions quand l’humanisme a triomphé ; je parle de l’humanisme hégélien qui a émergé au début du XIXème et qui a abouti au positivisme d’Auguste Comte. C’est une vision de l’homme détaché de tout principe supérieur à lui-même. Il est autocentré, il est sa propre signification et sa propre légitimité. Un homme émancipé de Dieu. Cet homme-là est incapable de s’autolégitimer et, abandonné à lui-même, il ne fait que se morfondre de ses propres crimes. Il est tourmenté par toutes les pages obscures de son histoire. L’option antispéciste est alors tentante pour lui. La seule manière de se racheter est d’améliorer le bien être des autres êtres vivants. Au fond, ces animaux sont mêmes meilleurs car ils sont l’incarnation de l’innocence. Beaucoup de gens préfèrent leurs animaux à leurs proches car ils resteront toujours fidèles à leur maître. On peut prendre l’exemple de n’importe quel sans domicile, abandonné par la société des hommes et qui n’a pour dernier ami que son chien. Le fait de chercher dans l’animal une forme de dignité ou de sacralité est la conséquence de l’échec de l’humanisme. Ce qui m’attriste, c’est que les débats sur la cause animale, de l’abolition de certaines pratiques sont légion désormais et qu’à chaque fois qu’on y assiste, personne n’ose mettre des concepts derrière. Nous sommes désarmés conceptuellement. L’extinction de l’homme, le titre de mon livre, signifie la fin de l’humanité comme catégorie de référence qui confère une identité. Notre société est de plus en plus dans une logique de déconstruction et ce ne serait pas étonnant que l’on déconstruise le rapport avec l’humanité en tant que tel. 

Les antispécistes ont-ils bien intériorisé les notions de communication ?

Ils sont très forts. Jusqu’à maintenant la charge de la preuve revenait aux antispécistes dans les débats. Désormais c’est l’inverse car ils nous mettent en situation de culpabilité en nous bombardant d’images horribles tournées clandestinement par L214 dans les abattoirs. Face à ces images effroyables diffusées à une époque d’hyper médiatisation, où le poids de l’image est important, et où l’émotion prend le dessus sur le débat et la raison, alors c’est à ceux qui mangent de la viande d’apporter la justification de leurs pratiques. Aucune loi pourtant ne l’empêche, et notre civilisation a toujours mangé de la viande. Pourtant, il faut se justifier de cette habitude dans le débat d’idées. C’est fort car ce sont eux qui sont minoritaires, voire ultra marginaux. Il faut sortir de la dictature de l’émotion. Afin de sauver notre vision de l’Homme, il faut déporter le débat sur le plan des idées. 

Quels sont les leviers sur le plan culturel et politique des antispécistes ?

Ils ont progressé à huit clos dans le silence des universités. Cela n’a pour l’instant pas encore pris réellement sur la population française, ce qui est certainement le fruit de la tradition gastronomique française. Aujourd’hui, leurs réseaux d’influence sont plus nombreux, ils ont renforcé leur capital militant avec des associations nouvelles qui ont des codes de communication chocs : happening, manifestations, vidéos clandestines… Leur cause est aidée par la notoriété de quelques journalistes et chroniqueurs, en particulier Aymeric Caron et Hugo Clément. Ils ont une fenêtre politique avec le parti animaliste qui se présente aux élections. Certains députés font aussi le jeu de cette idéologie et font ainsi avancer l’agenda animaliste à l’Assemblée, c’est le cas d’Éric Diard ou de Loïc Dombreval. Ce sont des relais d’influence politique de ces sujets. Plus récemment, l’arrivée de Barbara Pompili comme ministre de la Transition écologique a permis de faire avancer l’agenda animaliste et de médiatiser certains de leurs combats : lutte contre certaines pratiques de chasse, contre la fourrure ou l’élevage. Ils existent dans le monde universitaire avec la création de colloques et séminaires de recherche sur la question animale, notamment dans les études de droit. 

Au fond, les militants d’une certaine droite ne peuvent-ils pas se retrouver avec les militants antispécistes sur la critique du néolibéralisme et de la société de surconsommation ?

Je suis d’accord avec beaucoup de militants de la cause animale sur l’essentiel, à savoir que l’on ne peut traiter les animaux n’importe comment et que le modèle de l’élevage industriel est terrible pour les animaux. Je suis en désaccord avec eux sur la conséquence philosophique de leur raisonnement. Le devoir des humains envers les animaux est réel mais les animaux n’ont pas de droits. Avec l’élevage en batterie, on a désincarné le rapport à l’animal. Dans beaucoup d’exploitations agricoles, les éleveurs ne vont même plus voir leurs vaches mais utilisent des capteurs et des machines. J’ai beaucoup de témoignages de paysans, dont certains rassemblés par une chercheuse, Jocelyne Porcher, de l’INRA, qui a montré que c’est un crève-cœur pour les paysans que de perdre ce rapport intimiste avec l’animal. Je suis aussi conscient que la technique a permis de nourrir l’humanité et qu’il ne faut pas être naïf. La société industrielle a des torts et il s’agit de les combattre, mais cela ne suppose pas de renoncer à l’anthropologie. Je crois que l’antispécisme pollue ce débat car il se sert de l’élevage et de ses excès pour faire avancer ses idéologies. Il retarde même des avancées essentielles par son aspect caricatural.