(Entretien) Sébastien Leroy, « Le maire est entravé à tous les niveaux mais reste paradoxalement responsable de tout »
(Entretien) Sébastien Leroy, « Le maire est entravé à tous les niveaux mais reste paradoxalement responsable de tout »

(Entretien) Sébastien Leroy, « Le maire est entravé à tous les niveaux mais reste paradoxalement responsable de tout »

Bonjour Monsieur Leroy, vous êtes maire d’une commune. Quelles sont les principales problématiques auxquelles vous êtes confrontées au quotidien ? 

Les problématiques sont extrêmement nombreuses et diversifiées. Mandelieu fait face aux défis de la transformation de son territoire face aux risques naturels ou encore celui de la préservation du cadre de vie de ses citoyens. En tant que maire, je dois faire face à ces enjeux fondamentaux, relever ces défis tout en luttant dans le même temps contre les injonctions contradictoires de l’État et de sa bureaucratie hégémonique. 

Justement, que pensez-vous de l’action de l’État pour aider les communes à  faire face à ces problématiques ?

Les actions de l’État sont inefficaces, et ce, pour deux raisons. 

Premièrement, parce qu’elles sont complètement centralisées depuis Paris et élaborées par des décideurs qui n’ont aucune maîtrise des territoires ou de la gestion au niveau local.

Deuxièmement, parce qu’elles résultent davantage d’un désir immédiat de communication gouvernementale plutôt que de la volonté de traiter sérieusement les problèmes sur le fond.

La stratégie nationale se résume à une litanie sans fin d’annonces de plan de subventions, tout en pillant dans le même temps les finances communales. Les vraies solutions que l’on pourrait mettre en place, elles, nécessitent de réformer les dispositions législatives et réglementaires qui ne fonctionnent plus. L’Etat n’est pas en mesure de s’y atteler. 

L’État français est organisé selon une superposition de collectivités territoriales. Trouvez-vous la répartition des compétences entre ces différentes collectivités logiques ?

L’État français bénéficie d’un héritage historique d’organisation territoriale efficace mais altéré par une accumulation excessive de réformes hasardeuses et déconnectées du réel. Nous subissons à présent une superposition trop importante de compétences dont le périmètre est enchevêtré, notamment au niveau des régions. Leur élargissement a été une erreur coûteuse, conduisant à la création de grands espaces qui n’ont ni pertinence ni identité.

Les meilleurs échelons pour gérer un territoire restent la commune et le département. Les régions ne doivent avoir qu’un rôle de soutien sur de grands projets structurants, collectifs, et non disposer de compétence aussi larges que celles dont elles bénéficient actuellement.

En réalité,  l’État concentre de plus en plus entre ses mains le pouvoir décisionnel tout en ne maîtrisant plus ses services internes comme la DDTM ou déconcentrés comme la DREAL. Sans avoir de règles communes, c’est un cauchemar. Ces derniers son souvent en opposition ou adoptent des doctrines différentes d’un territoire à l’autre. Finalement, tout le monde doit valider chaque étape d’un projet. Par exemple, en urbanisme vous avez les documents qui sont produits au niveau communal avec le PLU, qui doivent être conformes à des décisions prises au niveau de l’État comme les PPRi, qui doivent être conformes au SCOT, qui doivent être conformes au schéma régional… Cela aboutit à perdre des années, voire des décennies, pour réaliser un simple projet. Plus personne ne comprend quoique ce soit et on ne fait plus rien. Le résultat se résume à l’anéantissement de l’action publique, la perte de sa crédibilité, d’opportunités et in fine la destruction de richesses, d’emplois et de sécurité.

Que pensez-vous des EPCI ? Est-ce un échelon qui sape les communes ?

Cette création s’inscrit dans la même philosophie que celle qui a conduit l’État à complexifier toutes les procédures. Les intercommunalités ont été pensées à l’origine par des énarques dans l’objectif premier de supprimer les communes, ce qui devrait, selon eux, permettre de faire des économies et d’être plus efficace. Le résultat obtenu est son absolu contraire: on est moins efficace et ça nous coûte beaucoup plus cher. 

L’intercommunalité n’a de sens que si elle est volontaire. Ce que l’on ne comprend pas à Paris, c’est qu’il faut s’adapter à chaque territoire et avoir une autonomie décisionnelle au niveau local. Il y a des territoires où l’intercommunalité peut avoir du sens et d’autres où elle est contreproductive.

Finalement, est-ce que le maire d’une commune a vraiment la pleine capacité d’agir dans sa commune ?

Non, plus du tout. Le maire est entravé à tous les niveaux mais reste paradoxalement responsable de tout. Que ce soit par les normes administratives, le code de l’environnement, les réglementations qui se superposent ou encore la destruction des finances locales, l’Etat méprise l’élu local.

Cet été, le Conseil d’État a suspendu l’un de vos arrêtés qui interdisait le port du burkini sur la plage. Que pensez-vous de cette décision ? Avez-vous l’impression que cette décision était politique de la part du juge ?

Je trouve cette décision irresponsable. Le tribunal administratif avait validé mon arrêté compte tenu de la situation qu’il a jugé particulièrement tendu, nécessitant des mesures de précaution. Le Conseil d’État est venu juger que, mon arrêté ayant empêché la production de troubles, il faut le supprimer car il n’y a justement pas de troubles pour le justifier !

En résumé, le Conseil d’État demande à ce que des citoyens soient à nouveau blessés ou menacés pour m’autoriser à agir à nouveau. C’est inique. 

Le caractère politique de cette décision est incontestable. Il illustre la problématique fondamentale du « pouvoir des juges », qui s’arroge le droit de faire la loi alors que leur rôle est simplement de la faire respecter. Tout celà ne peut conduire qu’à la paralysie du politique et, in fine, au désastre.

Les maires sont souvent la cible d’agressions. Vous sentez-vous menacés en tant que maire ? Comment expliquer ce paradoxe alors que la commune est la collectivité territoriale préférée des Français ?

Personnellement, je ne me sens pas menacé et je m’interdis d’y penser. Je ne veux, en aucun cas, que mes décisions soient entravées. Beaucoup de mes collègues ont cependant déjà été agressés ou subissent régulièrement des menaces. La situation se dégrade, c’est une réalité.

Cela s’explique par le fait que le maire est en première ligne et qu’il est donc la cible idéale. Il y a là une part de responsabilité de l’État qui met les édiles dans une position impossible en les empêchant d’agir et en leur faisant supporter indirectement ses propres manquements. Son absence totale d’autorité alimente l’impunité et le passage à l’acte. Le constat est simple : l’Etat est aujourd’hui en pleine déliquescence et beaucoup l’ont compris.

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