(Entretien) Thierry Lentz, “Je ne pense pas que le bonapartisme soit aujourd’hui autre chose qu’un gaullisme social”
(Entretien) Thierry Lentz, “Je ne pense pas que le bonapartisme soit aujourd’hui autre chose qu’un gaullisme social”

(Entretien) Thierry Lentz, “Je ne pense pas que le bonapartisme soit aujourd’hui autre chose qu’un gaullisme social”

Crédits Photo : © Christophe Petit Tesson/EPA/Keystone

Bonjour monsieur Lentz, vous êtes depuis 2000 le directeur de la Fondation Napoléon. Pouvez-vous nous en dire plus sur celle-ci ?

La Fondation Napoléon, créée en 1987 et reconnue d’utilité publique, a pour missions d’étudier et de faire connaître l’histoire des deux Empires. Elle s’adresse à tous les publics, des jeunes aux moins jeunes, des passionnés aux universitaires. Elle contribue aussi à la préservation du patrimoine « napoléonien », soit par la conservation de ses propres collections (1500 numéros à l’inventaire), soit par des aides aux institutions napoléoniennes (notamment les musées), soit par des opérations ponctuelles nécessitant l’appel à la charité publique, comme ce fut le cas pour la restauration des Domaines nationaux de Sainte-Hélène (2015) ou des monuments napoléoniens des Invalides (2020). Je dirige une équipe d’une douzaine de personnes, de plusieurs dizaines de bénévoles, le tout étant placé sous l’autorité d’un Conseil d’administration présidé par M. Victor-André Masséna, descendant du maréchal mais surtout ancien cadre de l’industrie et diplomate.

Pensez-vous que Napoléon doive être plutôt commémoré ou célébré en cette année de bicentenaire ?

Ce débat sur la différence entre commémoration et célébration a marqué le bicentenaire de la mort de Napoléon. Il m’a semblé vain et servant parfois à noyer le poisson par rapport à la liberté des citoyens à choisir dans leur histoire ce qui les intéresse ou les passionne. Le très large programme de cette « Année Napoléon » a fait en sorte, de toute façon, qu’il y en ait pour tous les goûts. Il a été aussi l’occasion de se livrer à des débats historiques utiles. Finalement, toutes les pusillanimités, doutes ou critiques ont été balayés par le succès populaire des différentes manifestations ou publications. Tous ceux qui se sont donné tant de mal pour que rien n’ai lieu, tous ceux qui ont débattu sur le sexe des anges, tous ceux qui ont voulu effacer Napoléon de notre histoire se sont donné beaucoup de mal pour rien : la commémoration a eu lieu, et même une célébration, à Paris et à Sainte-Hélène, le 5 mai dernier, jour anniversaire de la mort de l’empereur.

Votre confrère Jean Tulard alerte sur les risques de devenir une “nation amnésique” si on cherchait à effacer le souvenir napoléonien. Pourquoi est-il important pour la nation de se souvenir ?

Napoléon n’est pas un personnage historique comme les autres. Il est une figure quasi-unique dans l’histoire de France, d’Europe et sans doute même de l’humanité, à la fois législateur, bâtisseur, organisateur, conquérant, personnage remarquable par son aventure individuelle, l’immensité de son ascension mais aussi celle de sa chute. Si j’osais, je dirais qu’il est un très gros « morceau » de notre histoire, de notre mémoire et même de notre présent. C’est pourquoi il était très important, même pour des historiens qui généralement restent dans leur périmètre, de monter au créneau, non pour le « défendre », mais pour expliquer en quoi chacun de nous devait résister à la tentation de certains de l’effacer, de le charger de tant de maux et de l’accuser de tant de crime, en effaçant son œuvre pérenne et le souvenir qu’il a laissé en France et à l’étranger. Mon maître Jean Tulard peut aujourd’hui être rassuré, au moins pour le trimestre de bicentenaire qui reste.

Une critique souvent faite à l’Empereur est de le nommer comme “fossoyeur de la Révolution”. Qu’en est-il réellement ?

Cette critique n’a pas de sens. Bonaparte est le continuateur de la Révolution et son stabilisateur, dans sa version modérée de 1789. On a souvent fait grand cas de sa proclamation de 1799, dans laquelle il écrivait : « Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée. Elle est finie ». On a argué que cette dernière phrase –la première étant oubliée- sonnait comme un aveu : le régime tournait le dos à la Révolution. Si l’on relit ces phrases et qu’on la confronte à l’œuvre civile du Consulat, c’est tout le contraire qui s’est passé. Bonaparte l’expliqua lui-même devant le Conseil d’Etat peu après : « Nous avons fini le roman de la Révolution ; il faut en commencer l’histoire, ne voir que ce qu’il y a de réel et de possible dans l’application des principes, et non ce qu’il y a de spéculatif et d’hypothétique ». En politique intérieure, c’est le rôle historique qu’il s’assigna et qu’il atteignit largement.  La révolution « sociétale » (comme on dit aujourd’hui) entra dans les lois et les mœurs. C’était ce qu’Ernest Renan appela « la réalisation du programme révolutionnaire dans ses parties possibles ». C’est l’entrée dans le droit, et pour longtemps, de la fin de la féodalité, de l’égalité et de la liberté civiles, de la non-confessionnalité de l’Etat, de la sacralisation de la propriété et de la vente des biens nationaux, etc. napoléon n’était certes pas un partisan de la liberté politique, dont il avait vu les excès pendant les moments chauds de la Révolution, de là à le qualifier de tyran et de dictateur, il y a un grand pas… que franchissent pourtant allègrement certains, méconnaissant le sens des mots et des concepts politiques, peut-être bien parce que la complexité de l’histoire et des circonstances historiques leur est étrangère.

De même, dans le contexte de “cancel culture” moderne, on voit souvent brandi le rétablissement de l’esclavage dans les colonies comme une raison de ne pas commémorer sa mémoire. Comment expliquer cette décision de la part de l’Empereur ?

Il y a ici un fait incontestable qui n’est d’ailleurs contesté par personne et sûrement pas les historiens de Napoléon : il a bien rétabli l’esclavage dans les colonies, en 1802, d’abord par la loi du 20 mai, puis par les décisions prises en Guadeloupe et à Saint-Domingue par ses capitaines-généraux. Ces malheureuses décisions ont été complétées par celle de rétablir la législation d’avant 1789 aux colonies, dont le fameux « code noir ». La vraie question en cette matière est : pourquoi cet homme qui avait jusqu’alors libéré les esclaves à Malte et en Egypte, qui, une fois au pouvoir, avait obstinément refusé d’abroger la loi de 1794, en est-il arrivé à se renier à ce point ? La réponse est à la fois simple et compliquée. Simple parce qu’un homme d’Etat n’est pas un saint qui reste stoïquement sourd aux impératifs et à l’atmosphère de son temps. Et Bonaparte était ce genre d’homme d’Etat. Plus compliqué est de faire comprendre que la décision de 1802 se fonde essentiellement sur l’économie et la géopolitique, et absolument pas sur le racisme. Cédant au « lobby » colonial, il finit par admettre que, puisqu’on allait reprendre de vive force les îles à sucre, autant y rétablir les conditions de leur future renaissance économique. Ce serait l’occasion, avec l’appui de l’allié espagnol, de boucler le golfe du Mexique et d’en faire un « lac français ». Les aspects humains de la décision pesèrent peu face à ces enjeux. Il faut dire aussi que la question de l’esclavage ne remuait guère les foules et l’opinion métropolitaines. Mais, peu importe, Napoléon fit preuve ici d’une indifférence qui dépasse l’entendement d’aujourd’hui mais que l’historien se doit de contextualiser. Même si, au fond, seule la Guadeloupe eut à en déplorer les conséquences, puisque l’esclavage n’avait pas été aboli ailleurs et que Saint-Domingue allait échapper à la domination française, le rétablissement de l’esclavage est donc une décision regrettable. Elle ne profita guère aux intérêts des commerçants coloniaux puisque l’Angleterre se rendit maîtresse en peu d’année de toutes les colonies françaises… sans pour autant y abolir l’esclavage d’ailleurs. Ceci étant, réduire Napoléon à cette seule décision est mettre le doigt dans un engrenage qui, en effet, conduit à cette culture d’effacement qui représente un véritable danger.

Que reste-t-il aujourd’hui de ce qu’a construit Napoléon en France ?

Je dis toujours que « Napoléon est en nous ». On le doit d’abord à son Code civil. Il n’est pas un chapelet d’articles commodément classés, mais énonce une conception de l’organisation politico-sociale. Elle nous façonne encore après deux-cent-vingt ans de pratique. Elle constitue un « cadre normatif intériorisé » comme disent les sociologues pour chaque citoyen, de sa naissance à sa mort, et même au-delà pour ce qui touche les successions. Même les changements apportés, par exemple, aux règles de fonctionnement de la famille, de la filiation ou des contrats n’ont pu avoir lieu qu’en préservant le moule préexistant… au moins jusqu’à présent. Sait-on que sur les 2 281 articles d’origine, près de la moitié est encore en vigueur ? On les reconnaît facilement : ils sont bien écrits, courts et précis. Le législateur ne se servait pas à l’époque de la loi pour caresser son électorat ou tenter de prévoir tous les cas possibles. De Napoléon, nous avons aussi hérité les principes généraux de l’Etat, de son administration, des finances publiques, de l’organisation judiciaire, du maillage des chambres de commerce et d’agriculture, de l’agrégation des enseignants en un seul corps, de la prééminence du droit du sol en matière de nationalité, du bac, de la Légion d’Honneur, des Palmes académiques. Ses « masses de granit », comme il disait, sont toujours posées sur le sol de France, même s’il leur manque l’espèce de fluide, mélange d’intérêt public, d’autorité et d’adaptabilité, qui les faisait autrefois si bien fonctionner.

Nombreux sont les mouvements à se revendiquer du bonapartisme ou de l’héritage napoléonien. Pour vous, qu’est-ce qui constitue le bonapartisme ?

Je ne pense pas que le bonapartisme soit aujourd’hui autre chose qu’un gaullisme social. De toute façon, peut-il exister sans un Bonaparte ? De même que le gaullisme peut-il exister sans de Gaulle ? Certains sautent comme des cabris en prononçant des mots, mais ils n’appliquent jamais la doctrine.

Que peut tirer la droite moderne de Napoléon ?

Cet exercice théorique est assez vain car les temps et les hommes ne sont plus les mêmes. Mais si je devais choisir, j’insisterais sur deux aspects. Le premier est d’avoir les idées claires, de savoir où l’on veut aller, bref d’avoir une colonne vertébrale sinon idéologique, au moins dans le projet. Nous voyons bien que sur ce point, la droite a à peu près tout raté depuis un demi-siècle. L’ambition individuelle a pris le dessus sur tout. L’incantation ne saurait servir de projet. Second aspect, plus concret, se rendre compte que la décentralisation débridée conduit à la dislocation de l’unité nationale. Le séparatisme est aussi institutionnel. La façon dont les « réformes de l’Etat » et la « simplification administrative » sont menées depuis un demi-siècle. Autour de la sacralisation de l’idée de décentralisation et une fois dépassée la sage prudence des lois de 1982, on a inventé et abusé d’un principe-valise difficile à contester : il faut « rapprocher le pouvoir des citoyens ». Sauf que pour faire croire au fameux « rapprochement », il a été répondu à chaque problématique par la création d’un étage nouveau et mangeur d’énergie. L’intérêt général a été éclaté entre une multitude d’intérêts particuliers se chevauchant et même parfois s’opposant les uns aux autres. Le dernier avatar en a été la création des métropoles, ajoutée aux autres niveaux alors même que l’on avait craché-juré que la simplification du « mille-feuilles » était à l’ordre du jour. Voici venus les temps de la « différenciation territoriale » dans une France « unie et plurielle ». Difficile de trouver un verbiage plus creux et imprécis, porte-ouverte sur tous les bricolages. Souvent, l’administration de l’Etat est reléguée à la mise en œuvre des caprices des politiques, tandis que l’empilement affaiblit ses capacités opérationnelles et détourne beaucoup de ses moyens vers le financement des structures décentralisées. Dans le même temps, au niveau central, les moyens du régalien sont vampirisés par le social, le seul domaine qui soit électoralement rentable. L’Etat-nounou, fondé sur la compassion et l’allocation, impose ses besoins toujours croissants, tandis que l’Etat stratège, organisateur et régulateur agonise. Privé d’objectif et d’un vrai commandement, son administration tourne en rond, produit de la paperasse et entrave la plus insignifiante activité pour justifier son existence et lutter pour sa survie. Avec l’unité nationale, c’est aussi l’autorité de l’Etat qui est promise à évaporation. Gauche et droite rejouent les provinces contre le centre. C’est finalement le triomphe posthume de Charles Maurras…

Propos recueillis par Julien Neter