(Entretien) Tigrane Yégavian, « Il y a tout lieu de croire que l’Azerbaïdjan ne va pas s’en arrêter là » 
(Entretien) Tigrane Yégavian, « Il y a tout lieu de croire que l’Azerbaïdjan ne va pas s’en arrêter là » 

(Entretien) Tigrane Yégavian, « Il y a tout lieu de croire que l’Azerbaïdjan ne va pas s’en arrêter là » 

À la suite de la seconde guerre du Haut-Karabagh de 2020 ainsi que du nettoyage ethnique des populations arméniennes d’Artsakh en septembre dernier, pensez-vous que l’Arménie est menacée d’une invasion sur son territoire souverain par l’Azerbaïdjan ? 

L’Azerbaïdjan a obtenu un objectifs sur les trois qu’il s’était fixé : anéantissement du Haut Karabagh arménien ; il lui reste à mettre la main sur un corridor extra territorial dans le sud de l’Arménie pour avoir une liaison terrestre avec son exclave du Nakhitchevan et la Turquie et obtenir un accord de paix avec l’Arménie ou plutôt la capitulation d’Erevan contrainte de céder de nouveaux territoires stratégiques et des enclaves qui à l’époque soviétique se trouvaient sous la souveraineté de la RSS d’Azerbaïdjan.  Bakou poursuit une politique annexionniste visant à faire de l’Arménie un Etat complètement dévitalisé, un Etat croupion à la merci de l’axe panturquiste et à la souveraineté limitée par la Russie. Mais aussi une politique arménophobe qui s’apparente à un ethnocide étant donné que sur chaque parcelle de territoire reprise aux Arméniens, toute évocation de leur présence est systématiquement détruite ou effacée.

Il y a tout lieu de croire que l’Azerbaïdjan ne va pas s’en arrêter là ; vu qu’il contrôle 200 km² de territoire souverain de la république d’Arménie, des hauteurs stratégiques qui rendent plus vulnérable la défense du territoire arménien. Enfin il faut prendre en compte la question de l’eau. L’Azerbaïdjan fait face à une situation de stress hydrique et lorgne le lac Sevan ainsi que d’autres réservoirs d’eau douces en Arménie.

Pouvez-vous faire un état des lieux des liens de l’Armenie avec le monde ? 

Contrairement à l’Azerbaïdjan, la diplomatie arménienne a échoué à faire du multi alignement une doctrine de politique étrangère.  On parlait dans les années 2000 de « politique étrangère de complémentarité » entre la Russie et les Etats-Unis, sans que cela n’ait donné de résultat tangible. Aucun pays n’a soutenu l’Arménie pendant la guerre de l’automne 2020. Aucun pays n’entend sacrifier ses intérêts pour sanctionner le comportement belliqueux et le terrorisme d’Etat de l’Azerbaïdjan.

La dépendance accrue en armes, en énergies, en débouchés, vis-à-vis de la Russie s’est soldée par une asymétrie totale dans la relation entre un suzerain protecteur et un vassal abandonné. Depuis la révolution de velours de 2018, l’Arménie a amorcé un pivot vers les Etats-Unis et l’UE mais avec des résultats très limités car ils n’ont pas remis en question l’architecture de sécurité défaillante du pays qui souffre des conséquences de la guerre en Ukraine et du rapprochement russo – azerbaidjanais qui en découle. 

Les seuls pays qui se soucient vraiment de l’intégrité territoriale de l’Arménie en dehors de la France sont l’Inde et l’Iran qui toutes deux craignent le panturquisme et dans le cas iranien la connivence entre l’Azerbaïdjan et Israël d’une part et le rôle et la Turquie et l’OTAN de l’autre.

L’Arménie et la France peuvent-elles rentrer dans une alliance stratégique commune ? 

Idéalement l’Arménie devrait être une alliée (et pas qu’une amie) de la France dans le cadre d’un partenariat stratégique, d’un axe reliant Paris à New Delhi. Pour l’instant nous en sommes très loin, même s’il faut saluer la récente décision de la France de procéder à l’envoi d’armes défensives en Arménie. Tant que l’Arménie fait partie de l’OTSC, il y a fort à parier qu’elle n’aura pas sa place dans l’OTAN ; mais cette question ne figure pas à l’ordre du jour, l’Alliance atlantique ne souhaite pas de procéder à quelconque élargissement.

L’Arménie et la France, des « Nation sœurs », une « civilisation commune », ces affirmations sont-elles justes selon vous ? 

Il existe une amitié multiséculaire confirmée par l’arménophilie sincère de la classe politique française qui dépasse le clivage droite-gauche même si la tendance est à la droitisation de la question arménienne, voire à sa récupération à des fins politiques. L’intérêt récent porté par le parti reconquête pour ce pays traduit une logique de choc des civilisations qui dessert les intérêts arméniens. De cause humaniste et supra partisane, l’extrême droite propose un récit d’en faire une nouvelle croisade, en mettant l’accent sur les « chrétiens d’Arménie », ce qui est extrêmement réducteur. La voie ouverte pour faire des Arméniens une réserve d’indiens dans un avenir proche.

Les Arméniens sont un peuple plurimillénaire, leur chrétienté est la plus ancienne du monde, et ils représentent une forme de singularité au milieu des satrapies, des mondes turciques et de la Russie. Ils ont également subi un génocide qui a eu de lourdes conséquences sur leur avenir. Concrètement, quelles sont les conséquences du génocide de 1915 sur l’Arménie actuelle ?

L’impunité des criminels et de leurs héritiers montre que le crime a payé. La lente et douloureuse pente qui a conduit à la reconnaissance du génocide de 1915 ne s’est pas accompagnée d’un volet de réparation et surtout n’a pas permis de relier la question mémorielle à l’actualité immédiate. La logique de muséification extrêmement dommageable car les chancelleries occidentales ont différencié la question du génocide (et du négationnisme) de celle de l’Artsakh (Haut Karabagh) ; niant ou omettant qu’ils étaient face à la poursuite d’un processus génocidaire commencé à la fin du XIXe siècle en Anatolie. De la même façon que la Turquie qui maintient son blocus sur l’Arménie depuis 1993 n’a été nullement inquiété par ses partenaires de l’OTAN dans sa participation directe aux hostilités en 2020, ou encore de son rôle dans le recrutement et l’envoi de mercenaires islamistes syriens sur le terrain.

L’URSS, et maintenant la Russie, ont joué un rôle important dans le Caucase du Sud. Quelles conséquences aux découpages des frontières de ses anciennes républiques socialistes ?

La main diabolique de Staline est à l’origine du découpage de la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et le sacrifice du Haut-Karabagh arménien qui a vécu en sursis pendant cent ans. La leçon qu’il faut retenir est que comme le souligne le professeur Bertrand Badie les groupes ethniques ne sont pas « territorialisables ». Il est impossible de faire correspondre territoire et ethnie. » Les conséquences du conflit en Ukraine ont un impact direct sur l’Arménie dans la mesure où si la Russie l’emporte l’Arménie aura un problème de souveraineté et si elle perd, la sécurité de l’Arménie est clairement menacée, puisque nous n’avons aucune garantie crédible du respect de sa souveraineté et de son indépendance compte tenu du déséquilibre des rapports de force en présence.

Votre ouvrage « Géopolitique de l’Arménie » évoque à de nombreuse reprises la Turquie. Quels sont les rapports entre l’Arménie et la Turquie ?

La Turquie considère l’Arménie qui existe comme une sorte d’incongruité, un « reste de l’épée ». Ella reconnu son indépendance en 1991 car ça l’arrangeait d’avoir une sorte d’Etat tampon entre elle et la Russie mais n’a jamais établi de relations diplomatiques. Depuis 1993, en solidarité avec l’Azerbaïdjan, Ankara impose un blocus économique, véritable acte de guerre qui ne dit pas son nom. Son but est d’avoir à sa frontière une Arménie faible, réduite à sa portion congrue pour en faire une colonie économique sur le modèle de la région autonome d’Adjarie en Géorgie. La Turquie soutient les revendications de l’Azerbaïdjan à fond à commencer par l’exigence de l’ouverture d’un corridor extraterritorial dans le sud, car ça lui permettrait d’avoir une position avantageuse comme « hub » dans le cadre de la « géopolitique des tubes » (gazoducs et oléoducs) qui proviennent des gisements de la mer Caspienne.  Dans cette perspective, l’Arménie est invitée à se plier à ces injonctions et à renoncer à toute revendication territoriales et mémorielles ; en référence au traité de Kars de 1921 qui valide l’annexion par la Turquie de plusieurs dizaines de milliers de km² de territoire et à la reconnaissance internationale du génocide de 1915.

Quels sont les défis intérieurs de l’Arménie ? 

L’Arménie est une vieille nation mais un Etat jeune. Ses dirigeants portent une responsabilité accablante dans le désastre actuel car ils n’ont jamais songé à construire un Etat fort en terme régalien (défense et diplomatie) préférant se ranger derrière la protection russe. Idem pour l’idée de citoyenneté et de notion de bien commun. Ils leur revient aujourd’hui de bâtir une citoyenneté inclusive en intégrant de la meilleure façon possible les Arméniens de l’Artsakh mais aussi garantir une participation de la diaspora aux affaires intérieures sous réserve de transparence. Le problème est que la diaspora est trop marquée par un tropisme suranné de défense d’une cause nationale détachée de l’idée de l’Etat-nation. Ce qui fait que son engagement pour l’Arménie est trop faible, comparé à celui de la diaspora juive de France pour la défense d’Israël ; dois-je vous rappeler qu’il existe plus de 4000 français de confession juive qui servent dans les rangs de  Tsahal ?

On ne peut pas en dire de même pour les Français d’origine arménienne ….

Propos recueillis par Alexandre Saradjian

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