(Entretien) Tugdual Denis, « Édouard Philippe ne veut pas être intégré, digéré et dissous dans le parti du Président Macron »
(Entretien) Tugdual Denis, « Édouard Philippe ne veut pas être intégré, digéré et dissous dans le parti du Président Macron »

(Entretien) Tugdual Denis, « Édouard Philippe ne veut pas être intégré, digéré et dissous dans le parti du Président Macron »

Tugdual Denis est directeur adjoint de la rédaction de Valeurs Actuelles, il est l’auteur de « La vérité sur Edouard Philippe » aux éditions Robert Laffont.  

Bonjour Tugdual, qu’est-ce qui t’as donné envie de t’intéresser à un personnage comme Édouard Philippe ?

L’envie d’écrire ce livre dérive d’un aspect humain, une envie journalistique également. Édouard Philippe est resté trois années Premier ministre. Je ne le connaissais pas avant. Nous avons a pu aller quelques fois à Matignon avec Louis de Raguenel. Je pressentais au fil de nos rencontres quelqu’un d’intéressant, un véritable personnage sur lequel on a plaisir d’investiguer. Il a aussi du répondant. Au moment où véritablement j’ai eu cette envie d’écrire un papier sur sa personne, il est débarqué de Matignon. La meilleure chose à faire à ce moment, c’était d’écrire un livre sur Édouard Philippe, et je ne l’ai regretté à aucun moment. Malgré nos grandes divergences politiques, c’est quelqu’un sur lequel on a plaisir à écrire. Nous sommes dans une génération où les femmes et hommes politiques ont un manque de personnalité, de caractère et surtout de profondeur. Avec lui, au contraire, du fait de cette expérience à Matignon mais également de ses responsabilités à la mairie du Havre et de son tempérament, il y avait vraiment matière à rédiger.

Comment expliquer qu’avec une des mesures les plus controversées (le passage des routes à 80 km/h), un contexte difficile (Crise covid) et une France très divisée, il apparaisse comme un personnage populaire pour les Français ?

Il est vrai que cette popularité est un grand paradoxe dans la mesure où il a une grande part de responsabilité dans le soulèvement des Gilets Jaunes, en tout cas dans l’allumage de la mèche. Il a contribué par sa politique, par sa communication, à déclencher cette crise ; il n’est pas le seul. Au fond, les Français ont fini par apprécier chez lui ce qu’ils lui reprochaient auparavant : une forme de rigueur, de dureté, d’autorité, de professionnalisme avec une forme de froideur et en miroir inversé d’une classe politique qui ne sait plus où elle habite, qui a moins de ligne directrice, voire d’un Président de la République qui, au moment du Covid, n’a pas trouvé le ton pour s’exprimer au cœur des Français. Avec Édouard Philippe, lui, ses qualités sont devenues à la mode. C’est pour ces raisons qu’il a su parler directement aux Français. En politique, il n’y a pas de miracle. On finit par voir apparaître de véritables compétences, une capacité rare à gouverner l’État mais aussi une véritable surface à la fois intellectuelle et dans l’incarnation. En effet, c’est quelqu’un qui mélange l’humour au style avec une pincée de caractère. C’est apparu au bout de trois ans car il était dans l’ombre d’Emmanuel Macron dans les décisions politiques, ce qui faisait ressortir le côté raide de la casquette de Premier ministre.

Comment définir le philippisme ?

Le philippisme est tout de même un post-juppéisme. Edouard Philippe s’est longtemps défini par rapport à ses autres camarades de droite. Il était dans une formation – l’UMP – où cohabitaient des tendances très diverses, allant des centristes comme Marc-Philippe Daubresse à une droite plus dure à travers Thierry Mariani. Son souci était surtout de ne pas apparaître comme quelqu’un de trop droitier mais plutôt comme un fidèle lieutenant, voire un héritier d’Alain Juppé. Après la présidentielle de 2017, il est resté longtemps dans l’ombre d’Emmanuel Macron sur le plan politique. Ce qui se dégage au bout de trois ans de pouvoir et une autonomie acquise en termes d’identité politique, c’est une ligne assez à droite en comparaison avec le « en même temps » du Gouvernement. Édouard Philippe est peut-être moins à droite qu’Emmanuel Macron sur certains sujets, mais c’est rare. Il a une forme de stabilité sur le plan idéologique qui s’appuie sur l’ordre, l’autorité, une liberté d’esprit sur le plan géopolitique – il ne s’excuse pas avant de dire du bien de la Russie ou défend une version de la France comme puissance – et le pouvoir droitise, et, même s’il ne parlera jamais sur le même ton que Marine Le Pen ou Éric Zemmour sur les sujets d’islamisme ou d’immigration, ce sont des thématiques qu’il a approchées avec une certaine vision. Le philippisme est moins desséché que le juppéisme, beaucoup plus charnel en outre. Contrairement à Alain Juppé, Edouard Philippe est maire d’une ville assez populaire : Le Havre. A la différence de son mentor, il est d’une génération dans laquelle le lien entre le citoyen et l’élu est plus direct. C’est un peu l’homme de son temps, c’est-à-dire une pratique de la politique assez moderne et un ancrage singulier, et une forme de classicisme dans la manière d’aborder les événements. A l’inverse d’Emmanuel Macron, arrivé sur la scène politique en bouleversant le système partisan, lui construit un parti politique et a une grammaire de la pratique du pouvoir ressemblant aux anciennes logiques plutôt qu’à une course vers le modernisme.

La stature que tu décris dans ton livre – dont parle Valéry Giscard d’Estaing – lui permettra-t-elle de viser l’Élysée ?

J’ai tendance à penser qu’au-delà du parti politique dans lequel on s’inscrit, au-delà des idées que l’on porte, si les équations personnelles sont incompatibles avec ce que les Français attendent d’un homme ou d’une femme d’État, alors il ne sert à rien d’y aller. En politique, le plus dur est de créer un lien direct avec le peuple pour faire en sorte que les gens n’explosent pas de rire en vous voyant serrer la main d’un Vladimir Poutine ou d’un Joe Biden. Édouard Philippe, sur le plan idéologique, n’est pas assez à droite dans un pays qui s’est très droitisé ces dernières années. Ses alliés politiques ne sont pas tous recommandables. En revanche, je suis certain qu’il fait partie des trois/quatre personnalités présidentiables en France parmi lesquelles on retrouve Emmanuel Macron ou Marine Le Pen. Dans la macronie, il n’y a pas d’autres présidentiables. Il l’est devenu en dégageant une forme d’assurance et de consistance qui font que malgré les désaccords, il est vu comme un homme d’Etat ; il a fait le plus dur. C’est maintenant qu’il faut capitaliser sur cet acquis.

Quelle vision a-t-il du pouvoir et de son incarnation ?

Il en a une vision assez personnalisée. Il sait que, lorsqu’on a vocation à être Président, il faut exister dans la tête des gens, être capable d’évoquer certains sujets, bien connaître les Français. Personne ne déniera à Édouard Philippe d’avoir une grande connaissance historique de la France : il est un grand lecteur, mais il reconnaît dans ce livre peut-être ne pas encore assez connaître certains Français et certains territoires. Il faut qu’il affine sa connaissance des montagnards, de même que pour les Marseillais qu’il a encore du mal à cerner. C’est le genre de personnalité politique qui pense qu’il doit y avoir une forme d’incarnation personnelle, de vécu émotionnel de ce lien entre le responsable politique et les citoyens. Je ne dis pas qu’il a réussi aujourd’hui, mais il s’est convaincu qu’il pouvait exister dans l’esprit des gens.

Comment interpréter la création de son parti Horizons dont on ne sait pas encore vraiment la portée ?

La création d’Horizons repose sur une idée simple : Édouard Philippe ne veut pas être intégré, digéré et dissous dans le parti du Président de la République. Il veut avoir sa propre écurie afin d’instaurer un rapport de forces. Il croit à une grammaire de la politique ancestrale en ayant un groupe de députés à l’Assemblée, des soldats fidèles qui roulent pour lui. Pour ce faire, il a besoin d’un parti politique. D’une manière plus concrète, un parti permet d’obtenir des financements et des moyens humains, tout cela dans l’objectif de servir une ambition. C’est aussi le moyen d’imprimer son identité idéologique et d’avoir ainsi son propre logiciel. La création d’un parti politique doit se faire à l’image de son fondateur et c’est dans cette optique qu’il n’hésite pas, lors du lancement le 9 septembre, à incarner un discours assez élitiste dans la manière de s’adresser à son public en mettant en avant les « grands vertiges ». En ce sens, je sais de source sûre que la cotisation de son parti sera élevée. Il ne veut pas d’un mouvement à la Macron, avec une adhésion en un clic mais dans lequel on ne sait pas vraiment la fiabilité du clic. Lui veut s’engager dans le temps long – 2027 – et il sait qu’il a encore beaucoup d’étapes à passer pour cette élection présidentielle.

Propos recueillis par Paul Gallard